La réalité du pèlerinage de la Ghriba

Audrey Bomse
Avocate Floride - USA
et
Avocate Floride - USA
et
Nizar CHABBI
First Published On Babnet on 29/05/2014
Je suis une avocate juive-américaine progressive, qui a toujours été intéressée par la Tunisie, particulièrement, depuis que j'ai pris part à une délégation juridique de solidarité pour le pays peu de temps après sa révolution


Ayant travaillé pendant sept ans comme avocate des droits de l'homme en Palestine, je connais assez la façon dont la colonisation israélienne de la Palestine est justifiée par le symbolisme religieux juif. Il est peu probable que les Tunisiens soient conscients de la façon dont la fête juive mineure de Lag BaOmer, le jour où commence ce pèlerinage, a été utilisé par Israël pour promouvoir le militarisme et l'expansionnisme sioniste.
Je n'avais jamais entendu parler de ce pèlerinage annuel à Djerba. N'étant pas une juive pratiquante, j'ai demandé à des amis juifs pratiquants aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni et en France, et aucun d'entre eux n’était au courant de ce pèlerinage. J'ai ensuite fait quelques recherches et il semble que ce pèlerinage - la plupart du temps par les Israéliens et les Juifs de Tunisie - a lieu durant la fête de Lag BaOmer, 33 jours après le début de la célébration de la Pâque juive (Pessah). En Israël moderne, Lag BaOmer est devenu un « symbole de l'esprit combattant juif» et est associé à l'éclairage des feux et des pèlerinages a Meron, un village au nord d'Israël. Israël a utilisé le jour pour promouvoir le militarisme sioniste. La division Palmach de la Haganah (la force d’élite de combat de l’armée clandestine de la communauté juive qui, en 1948 a commis le nettoyage ethnique en luttant pour établir le projet colonial sioniste) a été établi le jour de Lag BaOmer en 1941. Il est à noter que ladite division Palmach a pris part au massacre de Deir Yassine en Avril 1948, prêtant ainsi main forte aux troupes de l’Irgoun et du Lehi qui peinaient à prendre possession du village. L'ordre du gouvernement qui a créé l’Armée Israélienne (FDI), qui a été reconnu coupable de crimes de guerre et de possibles crimes contre l'humanité, selon plusieurs rapports de l'ONU, a été publié le jour de Lag BaOmer en 1948. Depuis 2004, le gouvernement israélien désigne Lag BaOmer comme journée pour saluer les réserves militaires de Tsahal.

Par conséquent il est opportun de se demander, au-delà de toute la propagande orchestrée autour de cet événement, si cette journée devrait être célébré en Tunisie, et si surtout il est approprié que le gratin de la politique tunisienne se bouscule à ce « diner du CRIF » sauce tunisienne.
Il est triste qu’en ce jour où les sociétés civiles et les justices de beaucoup de pays naguère alliés inconditionnels d’Israël se mettent à boycotter Israël et même à émettre des jugements par contumace à l’égard de militaires et de responsables israéliens auteurs de crimes (la justice turque a en effet émis des mandats d’arrêt à l’encontre de 4 responsables militaires israéliens impliqués dans l’attaque de la flottille de la liberté en 2010, et je suis moi-même personnellement impliquée en tant qu’avocate de l’association Free Gaza), que la société civile tunisienne et le microcosme politique navigue à contre-courant.
L’histoire récente du monde regorge d’exemples d’intimidation de ceux qui ne supportent pas Israël et ses politiques en sonnant l'alarme de l’antisémitisme. En tant qu’américaine de confession juive, je suis (ainsi que d’autres personnalités de renom aux USA) régulièrement attaquée et traitée de « self-hating jew », terme quasi-générique que les relais de la politique Israélienne dans mon pays brandissent tel une arme pour discréditer et faire taire toute voix discordante surtout si elle émane de la communauté juive.
Les Tunisiens devraient rejeter cette confusion de l'antisémitisme (ce qui signifie préjugés contre/ou la haine des Juifs) avec l'antisionisme (qui signifie l'opposition au sionisme, un nationalisme ethnique qui soutient un État-nation juif sur le territoire maintenant connu sous le nom d'Israël, mais était autrefois la Palestine historique). Il y a beaucoup de juifs dans le monde qui s'opposent aux politiques et pratiques d'Israël et un nombre croissant – y compris moi-même - qui ne soutiennent pas l'existence d'un État juif. J'ai rencontré de nombreux Tunisiens qui s'opposent au tourisme israélien non pas parce qu'ils sont antisémites, mais parce qu'ils soutiennent les droits de l’homme et les aspirations nationales du peuple palestinien. Même s’ils ne connaissent pas cette histoire spécifique du «pèlerinage juif» à Djerba, ils savent que le symbolisme juif a été utilisé dans le passé pour justifier les crimes d'Israël contre le peuple palestinien. La normalisation avec Israël peut être opposée dans un pays où les musulmans et les juifs continuent à vivre ensemble en harmonie.
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