Fitch analyse la crise du secteur pharmaceutique en Tunisie
**Moktar LaMari, Ph.D,
E4T**
Le Tunisia Pharmaceuticals Report – February 2026 (40 pages), publié par Fitch Solutions Country Industry Reports, daté du 12 février 2026, dresse un constat froid, technique, presque clinique de la débacle du secteur pharmaceutique tunisien. Mais derrière les tableaux, les projections et les ratios, il y a une réalité beaucoup plus brutale : en Tunisie, l’accès au médicament est devenu un luxe pour deux patients sur trois. Et pour des dizaines de milliers de diabétiques, de cancéreux, d’hypertendus, ce luxe est une question d’espérance de vie ou de mort.
Le rapport souligne que le marché pharmaceutique tunisien continue de croître en valeur nominale, porté par le vieillissement démographique et l’augmentation des maladies chroniques.
La pyramide des âges se transforme : la part grandissante des plus de 60 ans augmente mécaniquement la demande en traitements cardiovasculaires, oncologiques, antidiabétiques. La transition épidémiologique est installée. La Tunisie n’est plus un pays jeune, elle devient un pays viellisant, de plus en plus malade.
Et pourtant, l’offre des médicaments se contracte.
Fitch Solutions insiste sur la vulnérabilité structurelle du secteur aux pénuries de devises et aux tensions budgétaires de l’État. La dépendance aux importations de principes actifs, de médicaments innovants et d’équipements spécialisés expose le pays aux chocs extérieurs.
Or ces chocs ne sont plus ponctuels : ils sont devenus chroniques. Les réserves en devises fondent, les délais de paiement s’allongent, les fournisseurs internationaux exigent des garanties.
Au cœur du système se trouve la Pharmacie Centrale de Tunisie (PCT). Monopole d’importation, pivot logistique, instrument de régulation des prix. En théorie. En pratique, une structure déficitaire, plombée par des retards de paiement chroniques et une gouvernance opaque. Le rapport évoque explicitement les contraintes financières pesant sur les acteurs publics et leur impact sur la disponibilité des médicaments. Traduction : quand l’État ne paie pas, les laboratoires ne livrent pas.
Et quand les laboratoires ne livrent pas, les rayons se vident.
Dans les hôpitaux de l’intérieur — Gafsa, Tataouine, Sidi Bouzid — les ruptures de stocks ne sont plus des accidents, mais une routine. Insuline introuvable. Chimiothérapies retardées. Médicaments cardiovasculaires rationnés.
Le rapport prévoit une croissance soutenue de la demande, tirée par l’augmentation des maladies non transmissibles. Mais cette croissance de la demande se heurte à un mur : la contrainte extérieure.
La Tunisie importe une part essentielle de ses médicaments finis et de ses intrants pharmaceutiques. Chaque boîte d’anticancéreux est, en réalité, un produit en devises. Chaque traitement innovant est indexé sur la capacité du pays à payer en euros ou en dollars. Or l’État tunisien, étranglé par sa dette et par un déficit budgétaire structurel, n’a plus les marges pour constituer des stocks stratégiques.
Le résultat est d’une cruauté mathématique : la demande explose, l’offre s’étiole.
Et les prix ? Ils augmentent. Fitch Solutions note que la dynamique du marché en valeur est en partie soutenue par des ajustements de prix et une pression inflationniste. Pour les classes moyennes supérieures, cela signifie un reste à charge plus élevé. Pour les pauvres, cela signifie l’abandon du traitement. Un diabétique qui espace ses injections d’insuline n’apparaît pas dans les statistiques macroéconomiques. Il apparaît aux urgences, en coma acidocétosique.
Pendant ce temps, où est la stratégie industrielle ?
Le rapport souligne la présence d’un tissu local de production générique, mais aussi les limites structurelles de l’écosystème tunisien pour attirer des investissements massifs dans la production de médicaments innovants. Instabilité réglementaire, lenteurs administratives, incertitudes politiques : aucun grand laboratoire international ne mise sérieusement sur la Tunisie comme hub régional. Pourquoi le ferait-il ?
Depuis 2021, le pouvoir s’est concentré entre les mains du président Kaïs Saïed. Discours sur la souveraineté, dénonciation des “lobbies”, rhétorique anti-corruption. Mais où est la réforme structurelle de la PCT ?
Où est le plan de recapitalisation transparent ? Où est la stratégie d’attraction des Big Pharma ? Où sont les partenariats public-privé pour sécuriser la production locale de médicaments essentiels ?
Rien.
Le rapport insiste sur les risques macroéconomiques pesant sur le secteur, liés à la situation budgétaire et aux tensions de liquidité. Ce ne sont pas des abstractions. Ce sont des chimiothérapies reportées. Des traitements anti-rejet pour transplantés retardés. Des milliers de vies suspendues à une ligne de crédit.
La Tunisie fait face à un paradoxe tragique : son marché pharmaceutique a un potentiel de croissance réel, soutenu par la démographie et l’évolution des pathologies, mais son environnement macroéconomique et institutionnel décourage l’investissement et fragilise l’approvisionnement. Autrement dit : le besoin augmente, la capacité à y répondre diminue.
Et le silence est assourdissant…maladif !
Les médias parlent de politique politicienne, de polémiques constitutionnelles, de rivalités partisanes. Mais qui ouvre les journaux sur les ruptures d’anticancéreux ? Qui enquête sur la dette réelle de la Pharmacie Centrale ? Qui exige des comptes sur la gestion des stocks stratégiques ?
Les pauvres de l’arrière pays ne font pas la une. Ils meurent en silence.
Kaïs Saïed parle de volonté populaire. Mais la volonté populaire inclut-elle le droit à l’insuline ? Inclut-elle l’accès garanti aux chimiothérapies ? Inclut-elle la sécurité pharmaceutique comme priorité nationale ? Gouverner, ce n’est pas déclamer. C’est anticiper. C’est sécuriser les chaînes d’approvisionnement. C’est négocier avec les bailleurs, rassurer les investisseurs, stabiliser le cadre réglementaire.
Le rapport de Fitch Solutions, daté du 12 février 2026, n’est pas un pamphlet. Il est factuel, mesuré, technique. Mais entre les lignes, il révèle un système sous tension extrême, face à une demande structurellement haussière. Quand l’économie chancelle, le médicament devient la variable d’ajustement.
Or le médicament ne devrait jamais être une variable d’ajustement.
Une nation qui ne peut garantir l’accès continu aux traitements vitaux n’est pas souveraine. Elle est vulnérable. Elle est dépendante. Elle est fragile. La sécurité pharmaceutique est une question de sécurité nationale.
Aujourd’hui, la Tunisie avance vers un mur démographique : vieillissement, explosion des maladies chroniques, allongement de l’espérance de vie conditionné à l’accès aux traitements. Si les pénuries persistent, si les réserves en devises continuent de fondre, si la gouvernance de la PCT n’est pas réformée, l’espérance de vie reculera. Silencieusement.
Et ce recul ne frappera pas les quartiers aisés du Grand Tunis. Il frappera Gafsa, Tataouine, Sidi Bouzid. Ceux qui n’ont ni réseau, ni voix, ni accès aux cliniques privées.
Le rapport est sorti aujourd’hui. Les chiffres sont là. Les alertes sont écrites noir sur blanc. La question n’est plus de savoir si le système est sous tension. La question est : combien de malades faudra-t-il perdre avant que le pouvoir accepte que la santé publique ne se gère ni par slogans ni par décrets, mais par rigueur, transparence et crédibilité financière ?
Encadré – 5 chiffres mortels qui disent tout
TND 3,3 milliards
Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils signifient insuline rationnée, chimiothérapies retardées, traitements suspendus.
Ils signifient que la santé des plus fragiles dépend désormais du niveau des réserves en devises. Et donc des élites de Tunis, fermant les yeux sur l’accès aux médicaments de la Tunisie entière. Et de la Tunisie profonde, qui n’est pas la priorité du pouvoir décisionnel…même si on dit le contraire !
E4T**
Le Tunisia Pharmaceuticals Report – February 2026 (40 pages), publié par Fitch Solutions Country Industry Reports, daté du 12 février 2026, dresse un constat froid, technique, presque clinique de la débacle du secteur pharmaceutique tunisien. Mais derrière les tableaux, les projections et les ratios, il y a une réalité beaucoup plus brutale : en Tunisie, l’accès au médicament est devenu un luxe pour deux patients sur trois. Et pour des dizaines de milliers de diabétiques, de cancéreux, d’hypertendus, ce luxe est une question d’espérance de vie ou de mort.
Le rapport souligne que le marché pharmaceutique tunisien continue de croître en valeur nominale, porté par le vieillissement démographique et l’augmentation des maladies chroniques.
La pyramide des âges se transforme : la part grandissante des plus de 60 ans augmente mécaniquement la demande en traitements cardiovasculaires, oncologiques, antidiabétiques. La transition épidémiologique est installée. La Tunisie n’est plus un pays jeune, elle devient un pays viellisant, de plus en plus malade.
Et pourtant, l’offre des médicaments se contracte.
Fitch Solutions insiste sur la vulnérabilité structurelle du secteur aux pénuries de devises et aux tensions budgétaires de l’État. La dépendance aux importations de principes actifs, de médicaments innovants et d’équipements spécialisés expose le pays aux chocs extérieurs.
Or ces chocs ne sont plus ponctuels : ils sont devenus chroniques. Les réserves en devises fondent, les délais de paiement s’allongent, les fournisseurs internationaux exigent des garanties.
Au cœur du système se trouve la Pharmacie Centrale de Tunisie (PCT). Monopole d’importation, pivot logistique, instrument de régulation des prix. En théorie. En pratique, une structure déficitaire, plombée par des retards de paiement chroniques et une gouvernance opaque. Le rapport évoque explicitement les contraintes financières pesant sur les acteurs publics et leur impact sur la disponibilité des médicaments. Traduction : quand l’État ne paie pas, les laboratoires ne livrent pas.
Et quand les laboratoires ne livrent pas, les rayons se vident.
Dans les hôpitaux de l’intérieur — Gafsa, Tataouine, Sidi Bouzid — les ruptures de stocks ne sont plus des accidents, mais une routine. Insuline introuvable. Chimiothérapies retardées. Médicaments cardiovasculaires rationnés.
Le rapport prévoit une croissance soutenue de la demande, tirée par l’augmentation des maladies non transmissibles. Mais cette croissance de la demande se heurte à un mur : la contrainte extérieure.
La Tunisie importe une part essentielle de ses médicaments finis et de ses intrants pharmaceutiques. Chaque boîte d’anticancéreux est, en réalité, un produit en devises. Chaque traitement innovant est indexé sur la capacité du pays à payer en euros ou en dollars. Or l’État tunisien, étranglé par sa dette et par un déficit budgétaire structurel, n’a plus les marges pour constituer des stocks stratégiques.
Le résultat est d’une cruauté mathématique : la demande explose, l’offre s’étiole.
Et les prix ? Ils augmentent. Fitch Solutions note que la dynamique du marché en valeur est en partie soutenue par des ajustements de prix et une pression inflationniste. Pour les classes moyennes supérieures, cela signifie un reste à charge plus élevé. Pour les pauvres, cela signifie l’abandon du traitement. Un diabétique qui espace ses injections d’insuline n’apparaît pas dans les statistiques macroéconomiques. Il apparaît aux urgences, en coma acidocétosique.
Pendant ce temps, où est la stratégie industrielle ?
Le rapport souligne la présence d’un tissu local de production générique, mais aussi les limites structurelles de l’écosystème tunisien pour attirer des investissements massifs dans la production de médicaments innovants. Instabilité réglementaire, lenteurs administratives, incertitudes politiques : aucun grand laboratoire international ne mise sérieusement sur la Tunisie comme hub régional. Pourquoi le ferait-il ?
Depuis 2021, le pouvoir s’est concentré entre les mains du président Kaïs Saïed. Discours sur la souveraineté, dénonciation des “lobbies”, rhétorique anti-corruption. Mais où est la réforme structurelle de la PCT ?
Où est le plan de recapitalisation transparent ? Où est la stratégie d’attraction des Big Pharma ? Où sont les partenariats public-privé pour sécuriser la production locale de médicaments essentiels ?
Rien.
Le rapport insiste sur les risques macroéconomiques pesant sur le secteur, liés à la situation budgétaire et aux tensions de liquidité. Ce ne sont pas des abstractions. Ce sont des chimiothérapies reportées. Des traitements anti-rejet pour transplantés retardés. Des milliers de vies suspendues à une ligne de crédit.
La Tunisie fait face à un paradoxe tragique : son marché pharmaceutique a un potentiel de croissance réel, soutenu par la démographie et l’évolution des pathologies, mais son environnement macroéconomique et institutionnel décourage l’investissement et fragilise l’approvisionnement. Autrement dit : le besoin augmente, la capacité à y répondre diminue.
Et le silence est assourdissant…maladif !
Les médias parlent de politique politicienne, de polémiques constitutionnelles, de rivalités partisanes. Mais qui ouvre les journaux sur les ruptures d’anticancéreux ? Qui enquête sur la dette réelle de la Pharmacie Centrale ? Qui exige des comptes sur la gestion des stocks stratégiques ?
Les pauvres de l’arrière pays ne font pas la une. Ils meurent en silence.
Kaïs Saïed parle de volonté populaire. Mais la volonté populaire inclut-elle le droit à l’insuline ? Inclut-elle l’accès garanti aux chimiothérapies ? Inclut-elle la sécurité pharmaceutique comme priorité nationale ? Gouverner, ce n’est pas déclamer. C’est anticiper. C’est sécuriser les chaînes d’approvisionnement. C’est négocier avec les bailleurs, rassurer les investisseurs, stabiliser le cadre réglementaire.
Le rapport de Fitch Solutions, daté du 12 février 2026, n’est pas un pamphlet. Il est factuel, mesuré, technique. Mais entre les lignes, il révèle un système sous tension extrême, face à une demande structurellement haussière. Quand l’économie chancelle, le médicament devient la variable d’ajustement.
Or le médicament ne devrait jamais être une variable d’ajustement.
Une nation qui ne peut garantir l’accès continu aux traitements vitaux n’est pas souveraine. Elle est vulnérable. Elle est dépendante. Elle est fragile. La sécurité pharmaceutique est une question de sécurité nationale.
Aujourd’hui, la Tunisie avance vers un mur démographique : vieillissement, explosion des maladies chroniques, allongement de l’espérance de vie conditionné à l’accès aux traitements. Si les pénuries persistent, si les réserves en devises continuent de fondre, si la gouvernance de la PCT n’est pas réformée, l’espérance de vie reculera. Silencieusement.
Et ce recul ne frappera pas les quartiers aisés du Grand Tunis. Il frappera Gafsa, Tataouine, Sidi Bouzid. Ceux qui n’ont ni réseau, ni voix, ni accès aux cliniques privées.
Le rapport est sorti aujourd’hui. Les chiffres sont là. Les alertes sont écrites noir sur blanc. La question n’est plus de savoir si le système est sous tension. La question est : combien de malades faudra-t-il perdre avant que le pouvoir accepte que la santé publique ne se gère ni par slogans ni par décrets, mais par rigueur, transparence et crédibilité financière ?
Encadré – 5 chiffres mortels qui disent tout
TND 3,3 milliards
Valeur du marché pharmaceutique en 2025 — une croissance nominale dérisoire face à l’explosion des besoins et des prix en devises.
21,5 %
Part des médicaments dans les dépenses totales de santé du pays — un poids colossal pour un système exsangue.
1,9 % du PIB
Ce que représente la dépense pharmaceutique nationale — en baisse relative malgré la montée des maladies chroniques.
–1,3 milliard TND
Déficit commercial pharmaceutique annuel : la Tunisie importe massivement ce qu’elle ne produit pas.
2,1 %
Croissance annuelle moyenne prévue du marché d’ici 2035 — un rythme anémique face au vieillissement accéléré de la population.
Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils signifient insuline rationnée, chimiothérapies retardées, traitements suspendus.
Ils signifient que la santé des plus fragiles dépend désormais du niveau des réserves en devises. Et donc des élites de Tunis, fermant les yeux sur l’accès aux médicaments de la Tunisie entière. Et de la Tunisie profonde, qui n’est pas la priorité du pouvoir décisionnel…même si on dit le contraire !






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