Banques tunisiennes : les risques et les périls dévoilés hier par Fitch Ratings
Moktar Lamari, E4T
Le 3 mars 2026, Fitch Ratings a confirmé deux verdicts qui devraient faire trembler plus que les salles de marché : la note de Banque Tuniso-Koweitienne (BTK) à CCC- et celle de Union Bancaire pour le Commerce et l’Industrie (UBCI) à B- avec perspective stable. Deux communiqués techniques, au ton feutré. Mais derrière le jargon, une réalité brutale : deux banques tunisiennes naviguent en zone spéculative, à la lisière du risque majeur.
1- BTK : la banque sous assistance respiratoire
Pour la BTK, la note CCC- n’est pas un simple signal d’alerte, c’est un gyrophare rouge. Depuis 2019, la banque viole les exigences minimales de fonds propres. Son ratio Tier 1 (5,7 %) reste en dessous du plancher réglementaire de 7 %. Elle survit grâce à la « forbearance » du régulateur, autrement dit une indulgence administrative prolongée.
Certes, le taux de créances douteuses a baissé (16 % contre plus de 36 % en 2018). Mais 16 %, c’est encore un niveau toxique. La rentabilité ? Anémique. Le rendement des actifs plafonne à 0,3 %. La recapitalisation promise (100 millions de dinars) devient une condition de survie, pas une stratégie de croissance.
Fitch est clair : si la situation de capital ne se redresse pas rapidement, le risque d’intervention réglementaire ou de défaut sur les engagements seniors augmente. En langage courant : le château de cartes tient, mais le vent souffle fort.
2- UBCI : plus solide, mais piégée par l’État
À première vue, l’UBCI semble mieux armée. Note B-, ratio Tier 1 à 10,4 %, créances douteuses autour de 6 %. Rentable, liquide, disciplinée. Mais Fitch souligne le talon d’Achille : une exposition souveraine massive, équivalente à 1,8 fois ses fonds propres.
Autrement dit, si l’État tunisien vacille, l’UBCI encaisse le choc de plein fouet. Et l’État tunisien n’est pas exactement un actif « sans risque ». Le modèle est connu : les banques prêtent massivement au Trésor, attirées par des rendements confortables et quasi garantis. C’est l’addiction à la rente publique.
3- Le mal systémique : un secteur captif
Ces deux cas ne sont pas isolés. Ils révèlent une fragilité structurelle du système bancaire tunisien :
• Croissance molle (2 % attendus en 2026)
• Inflation persistante (5,5 %)
• Faible demande de crédit privé (2–3 % de croissance des prêts)
• Dépendance chronique au financement de l’État
Les banques tunisiennes ont choisi la facilité : financer le déficit public plutôt que l’économie productive. Pourquoi prendre le risque d’accompagner une PME innovante quand on peut placer ses liquidités en bons du Trésor ? Résultat : l’épargne privée est aspirée pour combler les trous budgétaires.
Fitch, dans les deux communiqués, insiste sur la faiblesse de l’environnement opérationnel et sur l’incapacité probable des autorités à soutenir le système en cas de crise. Les Government Support Ratings sont à « no support ». Traduction : en cas d’orage, chacun pour soi.
4- Où est la Banque centrale ?
La question devient politique et prudentielle. Pourquoi la Banque centrale tolère-t-elle des violations prolongées des ratios de capital ? Pourquoi ne pas imposer des recapitalisations rapides, des stress tests publics, une limitation plus stricte de l’exposition souveraine ?
La réponse est inconfortable : parce que le système est imbriqué avec l’État. Durcir la régulation, c’est risquer d’assécher le financement public. Exiger plus de capital, c’est forcer les actionnaires à remettre au pot dans un contexte économique déprimé. Alors on temporise. On espère. On proroge.
Mais le temps est un luxe que les notes CCC- n’accordent pas.
5- Les risques et les enjeux
Les dangers sont multiples :
1. Risque de confiance : une dégradation supplémentaire peut déclencher une fuite des dépôts.
2. Risque de refinancement : coût du funding en hausse, accès aux marchés restreint.
3. Risque souverain-bancaire : cercle vicieux entre État fragile et banques surexposées.
4. Risque systémique : contagion si une banque chute.
Ce que Fitch dit sans le crier, c’est que le système bancaire tunisien est sous tension permanente. Il tient par habitude, par inertie, par absence d’alternative. Mais il ne respire pas la robustesse.
En dessous de l’« investment grade », dans la zone spéculative, on ne parle plus de performance, mais de survie. Tant que la Tunisie préférera la rente publique à la réforme structurelle, ses banques resteront captives d’un modèle à bout de souffle.
Et un système bancaire fragile n’est pas seulement un problème financier : c’est une dévastation directe pour l’investissement, la croissance et, au bout du compte, la stabilité sociale elle-même. Le pire dans ce contexte est le laisser faire, le laisser aller adoptés par les autorités monétaires de la Banque centrale et du ministère des Finances.
Le 3 mars 2026, Fitch Ratings a confirmé deux verdicts qui devraient faire trembler plus que les salles de marché : la note de Banque Tuniso-Koweitienne (BTK) à CCC- et celle de Union Bancaire pour le Commerce et l’Industrie (UBCI) à B- avec perspective stable. Deux communiqués techniques, au ton feutré. Mais derrière le jargon, une réalité brutale : deux banques tunisiennes naviguent en zone spéculative, à la lisière du risque majeur.
1- BTK : la banque sous assistance respiratoire
Pour la BTK, la note CCC- n’est pas un simple signal d’alerte, c’est un gyrophare rouge. Depuis 2019, la banque viole les exigences minimales de fonds propres. Son ratio Tier 1 (5,7 %) reste en dessous du plancher réglementaire de 7 %. Elle survit grâce à la « forbearance » du régulateur, autrement dit une indulgence administrative prolongée.Certes, le taux de créances douteuses a baissé (16 % contre plus de 36 % en 2018). Mais 16 %, c’est encore un niveau toxique. La rentabilité ? Anémique. Le rendement des actifs plafonne à 0,3 %. La recapitalisation promise (100 millions de dinars) devient une condition de survie, pas une stratégie de croissance.
Fitch est clair : si la situation de capital ne se redresse pas rapidement, le risque d’intervention réglementaire ou de défaut sur les engagements seniors augmente. En langage courant : le château de cartes tient, mais le vent souffle fort.
2- UBCI : plus solide, mais piégée par l’État
À première vue, l’UBCI semble mieux armée. Note B-, ratio Tier 1 à 10,4 %, créances douteuses autour de 6 %. Rentable, liquide, disciplinée. Mais Fitch souligne le talon d’Achille : une exposition souveraine massive, équivalente à 1,8 fois ses fonds propres.Autrement dit, si l’État tunisien vacille, l’UBCI encaisse le choc de plein fouet. Et l’État tunisien n’est pas exactement un actif « sans risque ». Le modèle est connu : les banques prêtent massivement au Trésor, attirées par des rendements confortables et quasi garantis. C’est l’addiction à la rente publique.
3- Le mal systémique : un secteur captif
Ces deux cas ne sont pas isolés. Ils révèlent une fragilité structurelle du système bancaire tunisien :• Croissance molle (2 % attendus en 2026)
• Inflation persistante (5,5 %)
• Faible demande de crédit privé (2–3 % de croissance des prêts)
• Dépendance chronique au financement de l’État
Les banques tunisiennes ont choisi la facilité : financer le déficit public plutôt que l’économie productive. Pourquoi prendre le risque d’accompagner une PME innovante quand on peut placer ses liquidités en bons du Trésor ? Résultat : l’épargne privée est aspirée pour combler les trous budgétaires.
Fitch, dans les deux communiqués, insiste sur la faiblesse de l’environnement opérationnel et sur l’incapacité probable des autorités à soutenir le système en cas de crise. Les Government Support Ratings sont à « no support ». Traduction : en cas d’orage, chacun pour soi.
4- Où est la Banque centrale ?
La question devient politique et prudentielle. Pourquoi la Banque centrale tolère-t-elle des violations prolongées des ratios de capital ? Pourquoi ne pas imposer des recapitalisations rapides, des stress tests publics, une limitation plus stricte de l’exposition souveraine ?La réponse est inconfortable : parce que le système est imbriqué avec l’État. Durcir la régulation, c’est risquer d’assécher le financement public. Exiger plus de capital, c’est forcer les actionnaires à remettre au pot dans un contexte économique déprimé. Alors on temporise. On espère. On proroge.
Mais le temps est un luxe que les notes CCC- n’accordent pas.
5- Les risques et les enjeux
Les dangers sont multiples :1. Risque de confiance : une dégradation supplémentaire peut déclencher une fuite des dépôts.
2. Risque de refinancement : coût du funding en hausse, accès aux marchés restreint.
3. Risque souverain-bancaire : cercle vicieux entre État fragile et banques surexposées.
4. Risque systémique : contagion si une banque chute.
Ce que Fitch dit sans le crier, c’est que le système bancaire tunisien est sous tension permanente. Il tient par habitude, par inertie, par absence d’alternative. Mais il ne respire pas la robustesse.
En dessous de l’« investment grade », dans la zone spéculative, on ne parle plus de performance, mais de survie. Tant que la Tunisie préférera la rente publique à la réforme structurelle, ses banques resteront captives d’un modèle à bout de souffle.
Et un système bancaire fragile n’est pas seulement un problème financier : c’est une dévastation directe pour l’investissement, la croissance et, au bout du compte, la stabilité sociale elle-même. Le pire dans ce contexte est le laisser faire, le laisser aller adoptés par les autorités monétaires de la Banque centrale et du ministère des Finances.





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