Trois jours de retard, un siècle de décalage : autopsie du dysfonctionnement structurels des médias économiques tunisiens
Lamari, Moktar
E4T,
Quand Fitch Ratings publie, le 28 janvier, une nouvelle notation sur la Tunisie, l’information circule instantanément dans les salles de marchés, les ministères étrangers, les banques d’investissement et les rédactions économiques sérieuses. À Tunis, en revanche, elle mettra trois jours à franchir les portes des médias nationaux. Trois jours. Une éternité dans un monde où l’information économique est une arme, un signal et parfois une sentence.
Dysfonctionnement structurel
Ce retard n’est pas un accident. Il est structurel, culturel et politique. Il raconte une faillite silencieuse : celle des médias tunisiens face à l’actualité économique, face à l’anglais, face aux données, face à leur propre mission.
Dans les économies modernes, celui qui intègre l’information le premier gagne un avantage comparatif. C’est vrai pour les investisseurs, pour les entreprises, pour les États. Les rapports de Fitch, S&P, Moody’s, la Banque mondiale ou le FMI ne sont pas des documents décoratifs : ce sont des outils de décision.
En Tunisie, ils deviennent des faits divers retardés, vidés de leur substance analytique, réduits à deux phrases recyclées, souvent copiées-collées… quand elles ne sont pas carrément mal traduites.
La question est donc simple et brutale : pourquoi les médias tunisiens arrivent-ils toujours après la bataille ?
La première explication est linguistique, et elle fait mal : l’anglais n’est pas maîtrisé. Pas suffisamment, en tout cas, pour lire un rapport économique dense, technique, truffé de jargon financier et de projections macroéconomiques.
Le monde ne s’arrête pas à la langue française
Beaucoup de journalistes économiques tunisiens travaillent encore comme si le monde s’arrêtait au français approximatif des communiqués officiels. Résultat : ils attendent que quelqu’un d’autre fasse le travail — une agence, un ministère, parfois même Facebook.
La deuxième explication est encore plus gênante : l’économie n’est pas leur fort. Dans de nombreuses rédactions, la “rubrique éco” est le parent pauvre, confiée à des journalistes généralistes, mal formés, sous-payés, parfois parachutés là par défaut. Lire un rapport Fitch, comprendre une “negative outlook”, analyser une trajectoire de dette ou un risque de refinancement externe exige des compétences. Elles manquent cruellement.
La troisième explication est financière et stratégique : les médias tunisiens n’investissent pas dans la veille. Les rapports de Fitch, S&P ou Moody’s sont payants.
Aucune utilisation des statistiques internationales
Les bases de données économiques aussi. Bloomberg, Refinitiv, IMF Data, World Bank Open Data : tout cela coûte de l’argent, mais rapporte de la crédibilité. Les médias tunisiens préfèrent investir dans quoi ? Dans des plateaux criards, des talk-shows hystériques, des chroniqueurs de salon et de la publicité bas de gamme.
Un ancien rédacteur en chef d’un quotidien privé, sous couvert d’anonymat, lâche cette phrase cinglante :
« On nous demandait de faire du clic, pas de comprendre l’économie. Fitch, c’est trop sérieux. Une polémique politique ou une rumeur Facebook rapporte plus. »
Voilà le cœur du problème. L’économie ne fait pas de clics immédiats, mais elle fait la réalité. Les médias tunisiens ont choisi le court terme, le sensationnel, le bruit. Ils ont abandonné la profondeur, la veille, la rigueur. Ce sont devenus, selon l’expression désormais populaire, des “médias poubelles”.
Et le public ne s’y trompe pas. Selon plusieurs enquêtes d’opinion locales et internationales, près de 80 % des Tunisiens déclarent ne plus faire confiance aux médias nationaux. Un chiffre effarant. Dans la rue, sur les réseaux, le verdict est sans appel.
Les journalistes tunisiens sont peu crédibles
Amine, cadre dans une banque privée à Tunis, résume avec ironie :
« Quand Fitch parle de la Tunisie, je le sais via LinkedIn ou Reuters, pas via nos journaux. Les médias tunisiens, je les lis pour les titres absurdes, pas pour comprendre l’économie. »
Noura, entrepreneure à Sfax, est encore plus dure :
« Ils arrivent toujours après. Quand ils publient, l’information est déjà morte. Ils ne servent plus à rien, sauf à recycler la parole officielle. »
Cette servilité est une autre clé du problème. Beaucoup de médias tunisiens vivent sous perfusion publicitaire : annonces publiques, entreprises étatiques, banques publiques, institutions proches du pouvoir. Critiquer sérieusement la situation économique, analyser une dégradation de notation, poser la question de la solvabilité de l’État, c’est risquer de perdre un annonceur. Alors on édulcore. On retarde. On attend “l’angle officiel”.
Le résultat est grotesque : une information économique désynchronisée, aseptisée, sans valeur ajoutée. Quand Fitch publie un rapport à 22h GMT, un média sérieux prépare une analyse pour le lendemain matin. En Tunisie, on attend que quelqu’un traduise, simplifie, autorise. Trois jours plus tard, on publie un article creux intitulé : « Fitch confirme la notation de la Tunisie », sans contexte, sans chiffres, sans conséquences.
Or les chiffres sont là, têtus : dette publique proche de 90 % du PIB, croissance anémique, réserves en devises sous pression, financement externe incertain. Mais ces chiffres vivent mieux dans les rapports anglais que dans les colonnes arabes ou françaises des médias locaux.
La volonté éditoriale est défaillante
Le plus ironique, c’est que l’information existe, accessible, analysable. Ce qui manque, ce n’est pas la donnée, c’est la volonté éditoriale. Les médias tunisiens ne recrutent pas les bons profils, ne forment pas leurs journalistes, ne valorisent pas l’expertise. Ils préfèrent le bavardage, la connivence, la publicité au rabais.
Un étudiant en économie à Tunis le dit sans détour :
« Je fais plus confiance à des analystes indépendants sur X qu’à nos journaux. Eux au moins lisent les rapports. »
C’est là le constat le plus cruel : la crédibilité a migré ailleurs. Vers des individus, des plateformes, des sources étrangères. Les médias tunisiens ont raté le virage de l’économie mondialisée, de l’anglais, de la data. Ils roulent encore à l’essence idéologique quand le monde fonctionne à l’algorithme.
Trois jours de retard sur Fitch, ce n’est pas un détail. C’est le symptôme d’un système médiatique en panne, corrompu par la facilité, incapable d’absorber l’information stratégique. Tant que cette réalité ne sera pas affrontée, les médias tunisiens continueront de perdre ce qu’ils ont déjà presque entièrement perdu : la confiance, l’utilité et le respect.
E4T,
Quand Fitch Ratings publie, le 28 janvier, une nouvelle notation sur la Tunisie, l’information circule instantanément dans les salles de marchés, les ministères étrangers, les banques d’investissement et les rédactions économiques sérieuses. À Tunis, en revanche, elle mettra trois jours à franchir les portes des médias nationaux. Trois jours. Une éternité dans un monde où l’information économique est une arme, un signal et parfois une sentence.
Dysfonctionnement structurel
Ce retard n’est pas un accident. Il est structurel, culturel et politique. Il raconte une faillite silencieuse : celle des médias tunisiens face à l’actualité économique, face à l’anglais, face aux données, face à leur propre mission.Dans les économies modernes, celui qui intègre l’information le premier gagne un avantage comparatif. C’est vrai pour les investisseurs, pour les entreprises, pour les États. Les rapports de Fitch, S&P, Moody’s, la Banque mondiale ou le FMI ne sont pas des documents décoratifs : ce sont des outils de décision.
En Tunisie, ils deviennent des faits divers retardés, vidés de leur substance analytique, réduits à deux phrases recyclées, souvent copiées-collées… quand elles ne sont pas carrément mal traduites.
La question est donc simple et brutale : pourquoi les médias tunisiens arrivent-ils toujours après la bataille ?
La première explication est linguistique, et elle fait mal : l’anglais n’est pas maîtrisé. Pas suffisamment, en tout cas, pour lire un rapport économique dense, technique, truffé de jargon financier et de projections macroéconomiques.
Le monde ne s’arrête pas à la langue française
Beaucoup de journalistes économiques tunisiens travaillent encore comme si le monde s’arrêtait au français approximatif des communiqués officiels. Résultat : ils attendent que quelqu’un d’autre fasse le travail — une agence, un ministère, parfois même Facebook.La deuxième explication est encore plus gênante : l’économie n’est pas leur fort. Dans de nombreuses rédactions, la “rubrique éco” est le parent pauvre, confiée à des journalistes généralistes, mal formés, sous-payés, parfois parachutés là par défaut. Lire un rapport Fitch, comprendre une “negative outlook”, analyser une trajectoire de dette ou un risque de refinancement externe exige des compétences. Elles manquent cruellement.
La troisième explication est financière et stratégique : les médias tunisiens n’investissent pas dans la veille. Les rapports de Fitch, S&P ou Moody’s sont payants.
Aucune utilisation des statistiques internationales
Les bases de données économiques aussi. Bloomberg, Refinitiv, IMF Data, World Bank Open Data : tout cela coûte de l’argent, mais rapporte de la crédibilité. Les médias tunisiens préfèrent investir dans quoi ? Dans des plateaux criards, des talk-shows hystériques, des chroniqueurs de salon et de la publicité bas de gamme.Un ancien rédacteur en chef d’un quotidien privé, sous couvert d’anonymat, lâche cette phrase cinglante :
« On nous demandait de faire du clic, pas de comprendre l’économie. Fitch, c’est trop sérieux. Une polémique politique ou une rumeur Facebook rapporte plus. »
Voilà le cœur du problème. L’économie ne fait pas de clics immédiats, mais elle fait la réalité. Les médias tunisiens ont choisi le court terme, le sensationnel, le bruit. Ils ont abandonné la profondeur, la veille, la rigueur. Ce sont devenus, selon l’expression désormais populaire, des “médias poubelles”.
Et le public ne s’y trompe pas. Selon plusieurs enquêtes d’opinion locales et internationales, près de 80 % des Tunisiens déclarent ne plus faire confiance aux médias nationaux. Un chiffre effarant. Dans la rue, sur les réseaux, le verdict est sans appel.
Les journalistes tunisiens sont peu crédibles
Amine, cadre dans une banque privée à Tunis, résume avec ironie :« Quand Fitch parle de la Tunisie, je le sais via LinkedIn ou Reuters, pas via nos journaux. Les médias tunisiens, je les lis pour les titres absurdes, pas pour comprendre l’économie. »
Noura, entrepreneure à Sfax, est encore plus dure :
« Ils arrivent toujours après. Quand ils publient, l’information est déjà morte. Ils ne servent plus à rien, sauf à recycler la parole officielle. »
Cette servilité est une autre clé du problème. Beaucoup de médias tunisiens vivent sous perfusion publicitaire : annonces publiques, entreprises étatiques, banques publiques, institutions proches du pouvoir. Critiquer sérieusement la situation économique, analyser une dégradation de notation, poser la question de la solvabilité de l’État, c’est risquer de perdre un annonceur. Alors on édulcore. On retarde. On attend “l’angle officiel”.
Le résultat est grotesque : une information économique désynchronisée, aseptisée, sans valeur ajoutée. Quand Fitch publie un rapport à 22h GMT, un média sérieux prépare une analyse pour le lendemain matin. En Tunisie, on attend que quelqu’un traduise, simplifie, autorise. Trois jours plus tard, on publie un article creux intitulé : « Fitch confirme la notation de la Tunisie », sans contexte, sans chiffres, sans conséquences.
Or les chiffres sont là, têtus : dette publique proche de 90 % du PIB, croissance anémique, réserves en devises sous pression, financement externe incertain. Mais ces chiffres vivent mieux dans les rapports anglais que dans les colonnes arabes ou françaises des médias locaux.
La volonté éditoriale est défaillante
Le plus ironique, c’est que l’information existe, accessible, analysable. Ce qui manque, ce n’est pas la donnée, c’est la volonté éditoriale. Les médias tunisiens ne recrutent pas les bons profils, ne forment pas leurs journalistes, ne valorisent pas l’expertise. Ils préfèrent le bavardage, la connivence, la publicité au rabais.Un étudiant en économie à Tunis le dit sans détour :
« Je fais plus confiance à des analystes indépendants sur X qu’à nos journaux. Eux au moins lisent les rapports. »
C’est là le constat le plus cruel : la crédibilité a migré ailleurs. Vers des individus, des plateformes, des sources étrangères. Les médias tunisiens ont raté le virage de l’économie mondialisée, de l’anglais, de la data. Ils roulent encore à l’essence idéologique quand le monde fonctionne à l’algorithme.
Trois jours de retard sur Fitch, ce n’est pas un détail. C’est le symptôme d’un système médiatique en panne, corrompu par la facilité, incapable d’absorber l’information stratégique. Tant que cette réalité ne sera pas affrontée, les médias tunisiens continueront de perdre ce qu’ils ont déjà presque entièrement perdu : la confiance, l’utilité et le respect.






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