Circuler, rien à voir : la Tunisie patauge dans le statu quo
Moktar Lamari, E4T
L’INS rapporte 2,5 % de croissance pour 2025, avec un 16 % de taux de chômage. Deux chiffres qui plombent les aspirations du Printemps tunisien, en ce début de Ramadan… Et pour cause !
Deux chiffres sont tombés cette fin de semaine. Deux chiffres comme deux gifles statistiques. 2,5 % de croissance en 2025. Environ 16 % de chômage. À cela s’ajoutent quatre autres données qui complètent le tableau : un taux d’intérêt directeur autour de 8 %, un taux d’investissement flirtant avec 14–15 % du PIB, et un déficit commercial structurellement élevé qui grève la balance des paiements.
Officiellement, on respire : l’économie ne s’est pas contractée.
Officieusement, on s’enfonce : elle ne redémarre pas.
“Circuler, rien à voir.” Voilà le message implicite. Mais il y a tout à voir. Et surtout tout à comprendre.
Une croissance sans emploi : la leçon oubliée de la courbe de Phillips
La théorie économique nous enseigne, via la courbe de Phillips, qu’il existe une relation entre chômage et inflation : quand l’activité accélère, le chômage baisse, mais la pression sur les prix augmente.
En Tunisie, le paradoxe est cruel : nous avons une croissance faible et un chômage élevé, tout en subissant une inflation importée.
Autrement dit, nous cumulons les désavantages sans bénéficier des arbitrages.
Une croissance de 2,5 % peut signifier que l’économie bouge. Mais pour absorber un chômage à deux chiffres, il faudrait des taux de 4 à 6 % sur plusieurs années, adossés à un investissement massif et productif. Or notre taux d’investissement reste atone.
Résultat : la croissance actuelle est trop faible pour créer des emplois en masse. Il faut un 4 % de taux de croissance pour créer de l’emploi net. Avec ce taux de croissance on stabilise les agrégats, mais on ne fait rien, on ne change rien. Mais, on parle beaucoup…
La courbe en J : l’excuse permanente des réformes
On nous explique depuis quinze ans que les réformes douloureuses produisent d’abord un effet négatif avant un rebond : c’est la courbe en J. On souffre aujourd’hui pour mieux se redresser demain.
Le problème ? Nous sommes coincés dans la partie basse du J.
Les gouvernements successifs, les chambres de représentants, le président, tous parlent de réformes structurelles. Mais aucune thérapie de choc n’est réellement engagée.
Pourquoi ? Parce que la peur domine. Peur de la rue. Peur des réactions sociales. Peur d’un conflit ouvert avec l’UGTT, devenue au fil du temps une force de blocage systémique, prête à dégainer à la moindre tentative de restructuration profonde.
On préfère donc la stagnation contrôlée à la transformation risquée. On choisit le statu quo au lieu du saut qualitatif.
Mais une économie ne redémarre pas avec des demi-mesures.
Les cinq chiffres qui racontent l’échec
1. Chômage : ~16 %
Un chiffre politique avant d’être économique. Il signifie que des centaines de milliers de Tunisiens restent en marge du contrat social.
2. Croissance : 2,5 %
Suffisant pour éviter la récession, insuffisant pour créer une dynamique.
3. Taux d’intérêt bancaires : 11–14 %
Des taux élevés censés combattre l’inflation, mais qui étranglent l’investissement privé. L’argent coûte cher. Le crédit devient dissuasif.
4. Taux d’investissement : ~15 % du PIB
Trop faible pour transformer l’appareil productif. Sans investissement, pas de productivité. Sans productivité, pas de croissance durable.
5. Déficit commercial massif
Nous importons plus que nous n’exportons. Nous consommons plus que nous ne produisons. Nous dépendons plus que nous ne maîtrisons.
Ces cinq indicateurs ne sont pas neutres. Ils dessinent un modèle : une économie sous perfusion, sous-financée productivement, sur-financée budgétairement.
Les banques gagnent, l’économie réelle perd
Les taux élevés arrangent les banques. Pourquoi prêter à un industriel risqué quand l’État offre des rendements sûrs pour financer son déficit ?
L’épargne nationale est détournée vers la dette publique au lieu d’alimenter l’investissement productif. Le crédit va au Trésor plutôt qu’à l’entreprise.
Le résultat est pervers :
• Les banques consolident leurs marges.
• L’État finance son déficit.
• L’investissement privé s’étiole.
• L’emploi stagne.
C’est un cercle vicieux parfaitement rationnel… mais économiquement stérile.
Les perdants et les gagnants
En ce début de Ramadan, les prix montent – potentiellement et réellement. Le pouvoir d’achat recule. L’inflation importée, liée aux matières premières et aux fluctuations internationales, frappe les ménages.
Les perdants :
• Les jeunes diplômés sans emploi.
• Les salariés à revenu fixe.
• Les classes moyennes érodées.
• Les PME étranglées par le coût du crédit.
Les gagnants relatifs :
• Les institutions financières protégées.
• Les acteurs liés à la commande publique.
• Ceux qui vivent des rentes et du statu quo.
Le Printemps arabe portait une promesse de dignité et d’opportunité économique. Quinze ans plus tard, les indicateurs racontent une autre histoire : celle d’une déception lente, d’une transformation inachevée.
Une signification politique évidente
Ces chiffres disent que les élites gouvernantes – toutes tendances confondues depuis 2011 – ont privilégié la gestion du court terme. Elles ont évité les conflits structurels. Elles ont reculé devant les arbitrages difficiles.
Réformer la fonction publique ? Risque social.
Revoir les subventions ? Risque social.
Libéraliser certains secteurs ? Risque social.
La peur de l’explosion sociale a figé l’économie.
Mais la stagnation prolongée est elle-même une bombe sociale.
Le vrai débat : produire ou végéter ?
La Tunisie ne manque pas d’intelligence ni de capital humain. Elle manque d’un choc de confiance et d’un cap clair.
Une politique d’investissement ambitieuse, ciblée sur l’exportation et la productivité. Un environnement réglementaire simplifié. Un arbitrage courageux entre stabilité sociale immédiate et transformation durable.
Sans cela, 2,5 % restera un chiffre creux.
Et le chômage continuera de miner la cohésion nationale.
Ces deux indicateurs – croissance et chômage – sont plus que des données économiques. Ils sont un baromètre politique. Ils mesurent la distance entre les aspirations du Printemps et la réalité de 2025.
On peut continuer à commenter les décimales. Ou admettre que la Tunisie ne peut pas éternellement survivre en bas de la courbe. Elle s’enfonce dans le creux de la courbe en J, sans pouvoir remonter…
L’INS rapporte 2,5 % de croissance pour 2025, avec un 16 % de taux de chômage. Deux chiffres qui plombent les aspirations du Printemps tunisien, en ce début de Ramadan… Et pour cause !
Deux chiffres sont tombés cette fin de semaine. Deux chiffres comme deux gifles statistiques. 2,5 % de croissance en 2025. Environ 16 % de chômage. À cela s’ajoutent quatre autres données qui complètent le tableau : un taux d’intérêt directeur autour de 8 %, un taux d’investissement flirtant avec 14–15 % du PIB, et un déficit commercial structurellement élevé qui grève la balance des paiements.
Officiellement, on respire : l’économie ne s’est pas contractée.
Officieusement, on s’enfonce : elle ne redémarre pas.
“Circuler, rien à voir.” Voilà le message implicite. Mais il y a tout à voir. Et surtout tout à comprendre.
Une croissance sans emploi : la leçon oubliée de la courbe de Phillips
La théorie économique nous enseigne, via la courbe de Phillips, qu’il existe une relation entre chômage et inflation : quand l’activité accélère, le chômage baisse, mais la pression sur les prix augmente.En Tunisie, le paradoxe est cruel : nous avons une croissance faible et un chômage élevé, tout en subissant une inflation importée.
Autrement dit, nous cumulons les désavantages sans bénéficier des arbitrages.
Une croissance de 2,5 % peut signifier que l’économie bouge. Mais pour absorber un chômage à deux chiffres, il faudrait des taux de 4 à 6 % sur plusieurs années, adossés à un investissement massif et productif. Or notre taux d’investissement reste atone.
Résultat : la croissance actuelle est trop faible pour créer des emplois en masse. Il faut un 4 % de taux de croissance pour créer de l’emploi net. Avec ce taux de croissance on stabilise les agrégats, mais on ne fait rien, on ne change rien. Mais, on parle beaucoup…
La courbe en J : l’excuse permanente des réformes
On nous explique depuis quinze ans que les réformes douloureuses produisent d’abord un effet négatif avant un rebond : c’est la courbe en J. On souffre aujourd’hui pour mieux se redresser demain.Le problème ? Nous sommes coincés dans la partie basse du J.
Les gouvernements successifs, les chambres de représentants, le président, tous parlent de réformes structurelles. Mais aucune thérapie de choc n’est réellement engagée.
Pourquoi ? Parce que la peur domine. Peur de la rue. Peur des réactions sociales. Peur d’un conflit ouvert avec l’UGTT, devenue au fil du temps une force de blocage systémique, prête à dégainer à la moindre tentative de restructuration profonde.
On préfère donc la stagnation contrôlée à la transformation risquée. On choisit le statu quo au lieu du saut qualitatif.
Mais une économie ne redémarre pas avec des demi-mesures.
Les cinq chiffres qui racontent l’échec
1. Chômage : ~16 %Un chiffre politique avant d’être économique. Il signifie que des centaines de milliers de Tunisiens restent en marge du contrat social.
2. Croissance : 2,5 %
Suffisant pour éviter la récession, insuffisant pour créer une dynamique.
3. Taux d’intérêt bancaires : 11–14 %
Des taux élevés censés combattre l’inflation, mais qui étranglent l’investissement privé. L’argent coûte cher. Le crédit devient dissuasif.
4. Taux d’investissement : ~15 % du PIB
Trop faible pour transformer l’appareil productif. Sans investissement, pas de productivité. Sans productivité, pas de croissance durable.
5. Déficit commercial massif
Nous importons plus que nous n’exportons. Nous consommons plus que nous ne produisons. Nous dépendons plus que nous ne maîtrisons.
Ces cinq indicateurs ne sont pas neutres. Ils dessinent un modèle : une économie sous perfusion, sous-financée productivement, sur-financée budgétairement.
Les banques gagnent, l’économie réelle perd
Les taux élevés arrangent les banques. Pourquoi prêter à un industriel risqué quand l’État offre des rendements sûrs pour financer son déficit ?L’épargne nationale est détournée vers la dette publique au lieu d’alimenter l’investissement productif. Le crédit va au Trésor plutôt qu’à l’entreprise.
Le résultat est pervers :
• Les banques consolident leurs marges.
• L’État finance son déficit.
• L’investissement privé s’étiole.
• L’emploi stagne.
C’est un cercle vicieux parfaitement rationnel… mais économiquement stérile.
Les perdants et les gagnants
En ce début de Ramadan, les prix montent – potentiellement et réellement. Le pouvoir d’achat recule. L’inflation importée, liée aux matières premières et aux fluctuations internationales, frappe les ménages.Les perdants :
• Les jeunes diplômés sans emploi.
• Les salariés à revenu fixe.
• Les classes moyennes érodées.
• Les PME étranglées par le coût du crédit.
Les gagnants relatifs :
• Les institutions financières protégées.
• Les acteurs liés à la commande publique.
• Ceux qui vivent des rentes et du statu quo.
Le Printemps arabe portait une promesse de dignité et d’opportunité économique. Quinze ans plus tard, les indicateurs racontent une autre histoire : celle d’une déception lente, d’une transformation inachevée.
Une signification politique évidente
Ces chiffres disent que les élites gouvernantes – toutes tendances confondues depuis 2011 – ont privilégié la gestion du court terme. Elles ont évité les conflits structurels. Elles ont reculé devant les arbitrages difficiles.Réformer la fonction publique ? Risque social.
Revoir les subventions ? Risque social.
Libéraliser certains secteurs ? Risque social.
La peur de l’explosion sociale a figé l’économie.
Mais la stagnation prolongée est elle-même une bombe sociale.
Le vrai débat : produire ou végéter ?
La Tunisie ne manque pas d’intelligence ni de capital humain. Elle manque d’un choc de confiance et d’un cap clair.Une politique d’investissement ambitieuse, ciblée sur l’exportation et la productivité. Un environnement réglementaire simplifié. Un arbitrage courageux entre stabilité sociale immédiate et transformation durable.
Sans cela, 2,5 % restera un chiffre creux.
Et le chômage continuera de miner la cohésion nationale.
Ces deux indicateurs – croissance et chômage – sont plus que des données économiques. Ils sont un baromètre politique. Ils mesurent la distance entre les aspirations du Printemps et la réalité de 2025.
On peut continuer à commenter les décimales. Ou admettre que la Tunisie ne peut pas éternellement survivre en bas de la courbe. Elle s’enfonce dans le creux de la courbe en J, sans pouvoir remonter…






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