Les jessours nous jugent : leçons d’ingéniosités ancestrales, aujourd’hui oubliées
Par Lamari, Moktar
E4T
Pendant que des dizaines de Tunisiens pataugeaient dans la boue (des égouts) et se noyaient dans les rues inondées de la Tunisie en janvier 2026, à 400 kilomètres au sud, dans le djebel Matmata, des ouvrages millénaires continuaient silencieusement leur travail salvateur.
Les jessours et tabias – ces systèmes ingénieux de captage des eaux de ruissellement – accomplissaient ce que l’État tunisien moderne est incapable de faire : gérer intelligemment l’eau dans un pays où chaque goutte devrait être sacrée.
L’ironie est cruelle. Ces structures ancestrales, construites par des paysans berbères il y a des siècles dans une région recevant à peine 150 mm de pluie par an, protègent encore aujourd’hui le littoral des crues dévastatrices venues des montagnes. Pendant ce temps, la Tunisie “moderne”, avec ses ingénieurs diplômés, ses ministères pléthoriques et ses budgets de milliards, laisse ses citadins se noyer faute d’égouts entretenus.
L’intelligence hydraulique ancestrale
Mohamed, agriculteur de 63 ans à Toujane, contemple les jessours transmis par son grand-père :
L’eau s’accumule, s’infiltre, nourrit nos oliviers et nos figuiers. Avec 120 mm par an, nous produisons. À Tunis, avec 450 mm, ils se noient. Expliquez-moi la logique.”
La logique est simple : les jessours sont des barrages en courbes de niveau qui retiennent l’eau et les sédiments fertiles charriés par le ruissellement.
Un réseau de jessours bien conçu peut ralentir une crue torrentielle, permettre l’infiltration de 60 à 80 % de l’eau, créer des poches de sol agricole dans un paysage aride, et protéger les zones aval des inondations dévastatrices. Le tout sans pompe, sans électricité, sans technicien diplômé. Juste de la pierre, de l’observation et de l’intelligence.
Selon les estimations, le Sud tunisien compte encore 30 000 à 40 000 jessours fonctionnels, couvrant environ 250 000 hectares. Ces ouvrages retiennent collectivement des dizaines de millions de mètres cubes d’eau par an – l’équivalent de plusieurs barrages modernes qui auraient coûté des centaines de millions de dinars.
Le bouclier oublié du littoral
Fatma, enseignante à Gabès, se souvient des inondations de 2018 :
Les jessours fonctionnent comme un système hydraulique régional intégré. Lors des pluies diluviennes, chaque jessour retient une partie de l’eau, ralentit le débit, étale la crue.
Sans ces milliers de petits barrages naturels, les villes côtières comme Gabès, Médenine ou Zarzis subiraient des inondations catastrophiques à chaque orage violent.
Youssef, hydrologue à l’INAT, confirme :
L’abandon criminel
Sur les 40 000 jessours existants, 30 % sont aujourd’hui en état de dégradation avancée.
Les murs s’effondrent, les sédiments s’accumulent, les jeunes partent.
Le budget annuel alloué par le ministère de l’Agriculture ? 2 à 3 millions de dinars pour tout le Sud.
Pendant ce temps, la SONEDE perd 164 millions de m³ d’eau potable par an (26 % de sa production).
Salem, agent de développement agricole à Médenine, résume :
Le citoyen complice
À Tunis, la consommation dépasse 120 litres par jour et par habitant, contre 100 litres à Paris.
Lavage de voitures, jardins arrosés à midi, fuites jamais réparées, piscines privées… dans un pays où l’eau disponible par habitant est tombée sous le seuil de stress hydrique absolu.
Karim, plombier à Sousse :
Le prix de l’ingratitude
Les jessours nous enseignent quatre leçons :
Première leçon : chaque goutte compte.
Deuxième leçon : l’entretien prévaut sur l’investissement.
Troisième leçon : la décentralisation intelligente fonctionne mieux que la centralisation incompétente.
Quatrième leçon : l’adaptation au milieu vaut mieux que le déni.
Le verdict des pierres
Ces murs de pierre sèche, bâtis par des paysans analphabètes, font plus pour la sécurité hydraulique que toutes les bureaucraties modernes réunies.
Et nous ?
Nous laissons mourir des citoyens dans des rues mal drainées.
Nous gaspillons l’eau.
Nous subventionnons l’inefficacité.
Les jessours ne nous sauveront pas.
Parce que nous avons cessé d’apprendre.
Nos ancêtres ont bâti l’ingéniosité.
Nous avons bâti la bêtise.
L’histoire retiendra que les solutions étaient là, gravées dans la pierre,
et que nous avons préféré crever idiots plutôt que d’écouter les morts.
E4T
Pendant que des dizaines de Tunisiens pataugeaient dans la boue (des égouts) et se noyaient dans les rues inondées de la Tunisie en janvier 2026, à 400 kilomètres au sud, dans le djebel Matmata, des ouvrages millénaires continuaient silencieusement leur travail salvateur.
Les jessours et tabias – ces systèmes ingénieux de captage des eaux de ruissellement – accomplissaient ce que l’État tunisien moderne est incapable de faire : gérer intelligemment l’eau dans un pays où chaque goutte devrait être sacrée.
L’ironie est cruelle. Ces structures ancestrales, construites par des paysans berbères il y a des siècles dans une région recevant à peine 150 mm de pluie par an, protègent encore aujourd’hui le littoral des crues dévastatrices venues des montagnes. Pendant ce temps, la Tunisie “moderne”, avec ses ingénieurs diplômés, ses ministères pléthoriques et ses budgets de milliards, laisse ses citadins se noyer faute d’égouts entretenus.
L’intelligence hydraulique ancestrale
Mohamed, agriculteur de 63 ans à Toujane, contemple les jessours transmis par son grand-père :“Ces murs en pierre sèche captent chaque goutte de pluie qui tombe sur le djebel.
L’eau s’accumule, s’infiltre, nourrit nos oliviers et nos figuiers. Avec 120 mm par an, nous produisons. À Tunis, avec 450 mm, ils se noient. Expliquez-moi la logique.”
La logique est simple : les jessours sont des barrages en courbes de niveau qui retiennent l’eau et les sédiments fertiles charriés par le ruissellement.
Un réseau de jessours bien conçu peut ralentir une crue torrentielle, permettre l’infiltration de 60 à 80 % de l’eau, créer des poches de sol agricole dans un paysage aride, et protéger les zones aval des inondations dévastatrices. Le tout sans pompe, sans électricité, sans technicien diplômé. Juste de la pierre, de l’observation et de l’intelligence.
Selon les estimations, le Sud tunisien compte encore 30 000 à 40 000 jessours fonctionnels, couvrant environ 250 000 hectares. Ces ouvrages retiennent collectivement des dizaines de millions de mètres cubes d’eau par an – l’équivalent de plusieurs barrages modernes qui auraient coûté des centaines de millions de dinars.
Le bouclier oublié du littoral
Fatma, enseignante à Gabès, se souvient des inondations de 2018 :“Les vieux du village disaient que si les jessours de Matmata n’existaient pas, l’oued aurait tout emporté. Ces murs invisibles, à 60 kilomètres de chez nous, nous protègent. Et nous, qu’est-ce qu’on fait pour les préserver ? Rien.”
Les jessours fonctionnent comme un système hydraulique régional intégré. Lors des pluies diluviennes, chaque jessour retient une partie de l’eau, ralentit le débit, étale la crue.
Sans ces milliers de petits barrages naturels, les villes côtières comme Gabès, Médenine ou Zarzis subiraient des inondations catastrophiques à chaque orage violent.
Youssef, hydrologue à l’INAT, confirme :
“Un réseau de jessours en bon état peut réduire le pic de crue de 40 à 60 %. C’est colossal.”
L’abandon criminel
Sur les 40 000 jessours existants, 30 % sont aujourd’hui en état de dégradation avancée.Les murs s’effondrent, les sédiments s’accumulent, les jeunes partent.
Le budget annuel alloué par le ministère de l’Agriculture ? 2 à 3 millions de dinars pour tout le Sud.
Pendant ce temps, la SONEDE perd 164 millions de m³ d’eau potable par an (26 % de sa production).
Salem, agent de développement agricole à Médenine, résume :
“On refuse 50 000 dinars pour réhabiliter un réseau de jessours… mais on recrute des centaines de fonctionnaires.”
Le citoyen complice
À Tunis, la consommation dépasse 120 litres par jour et par habitant, contre 100 litres à Paris.Lavage de voitures, jardins arrosés à midi, fuites jamais réparées, piscines privées… dans un pays où l’eau disponible par habitant est tombée sous le seuil de stress hydrique absolu.
Karim, plombier à Sousse :
“Une fuite de WC, 240 litres par jour, et personne ne répare. L’eau est bradée.”
Le prix de l’ingratitude
Les jessours nous enseignent quatre leçons :Première leçon : chaque goutte compte.
Deuxième leçon : l’entretien prévaut sur l’investissement.
Troisième leçon : la décentralisation intelligente fonctionne mieux que la centralisation incompétente.
Quatrième leçon : l’adaptation au milieu vaut mieux que le déni.
Le verdict des pierres
Ces murs de pierre sèche, bâtis par des paysans analphabètes, font plus pour la sécurité hydraulique que toutes les bureaucraties modernes réunies.Et nous ?
Nous laissons mourir des citoyens dans des rues mal drainées.
Nous gaspillons l’eau.
Nous subventionnons l’inefficacité.
Les jessours ne nous sauveront pas.
Parce que nous avons cessé d’apprendre.
Nos ancêtres ont bâti l’ingéniosité.
Nous avons bâti la bêtise.
L’histoire retiendra que les solutions étaient là, gravées dans la pierre,
et que nous avons préféré crever idiots plutôt que d’écouter les morts.






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