« La Tunisie n’exporte pas uniquement des fruits, elle exporte ses nappes phréatiques… à prix cassés »

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Lamari, Moktar
E4T


Ce que la Tunisie appelle aujourd’hui une performance à l’export des fruits ressemble de plus en plus à une vente à prix cassé de son avenir hydrique. On échange de l’eau subventionnée, incorporée dans des fruits gourmands en eau, contre des devises à court terme, sans intégrer le coût écologique, social et budgétaire de cette transaction.

La Tunisie se félicite d’exporter des fruits. Elle devrait plutôt s’inquiéter d’exporter son eau. Derrière les communiqués satisfaits et les chiffres en hausse, il y a une réalité que l’on évite soigneusement de nommer : chaque pastèque vendue, chaque grenade expédiée vers l’Europe ou le Golfe est une ration d’eau arrachée à un pays qui n’en a plus.




Ce n’est pas une métaphore écologique, c’est une vérité économique brute. En 2025, la Tunisie a exporté pour 148,66 millions de dinars de fruits, soit 38,54 mille tonnes. Ce chiffre est présenté comme une victoire. Il ressemble davantage à une liquidation.

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La hausse de 42 % en valeur et de 9 % en volume par rapport à 2024 est brandie comme la preuve d’un secteur agricole dynamique. Mais dynamique par rapport à quoi ? Certainement pas par rapport à la disponibilité de l’eau.

La Tunisie est un pays aride, structurellement déficitaire, où les barrages se vident, où les nappes phréatiques s’effondrent, où l’eau potable est rationnée dans des villes entières. Et c’est précisément dans ce contexte que l’on a choisi de stimuler des cultures intensives en eau, subventionnées, destinées non pas à nourrir la population, mais à flatter des marchés extérieurs solvables.

On parle ici de pastèques, de dallaa, de pêches, d’abricots, de fraises, de myrtilles, de poires. Dix-huit variétés exportées, dont la majorité exige une irrigation massive. La production totale des principaux rendements d’été et de fruits à noyau a atteint 609 000 tonnes en 2025. Les pommes progressent de 14 %, les amandes sèches de 25 %, les abricots de 4,7 %. Chaque point de croissance est un pompage supplémentaire. Chaque tonne exportée est un mètre cube d’eau qui ne reviendra jamais.

Le cœur du scandale est là : l’eau agricole en Tunisie est exagérément subventionnée.

Elle est facturée à des prix dérisoires, sans rapport avec sa rareté, son coût de mobilisation ou sa valeur stratégique. Cette subvention n’est jamais intégrée dans le calcul du prix à l’export. Résultat : la Tunisie ne vend pas des fruits compétitifs, elle brade une ressource vitale. Elle fabrique une illusion de rentabilité en transformant l’argent public et l’eau rare en avantage comparatif artificiel.

Les marchés européens en sont les premiers bénéficiaires. La France, deuxième destination des exportations tunisiennes, a absorbé environ 1 183 tonnes. L’Italie suit avec 982 tonnes. Ces pays, riches, structurés, dotés de politiques agricoles puissantes, importent des fruits tunisiens non pas parce qu’ils sont meilleurs, mais parce qu’ils sont moins chers, précisément parce que l’eau n’y a pas de prix réel. L’Europe consomme ainsi de l’eau tunisienne sans jamais la payer, ni économiquement, ni politiquement.

Le tableau devient presque grotesque lorsqu’on observe les marchés du Golfe. Les Émirats arabes unis importent 824 tonnes pour une valeur de 14,5 millions de dinars. Le Qatar, l’Arabie saoudite, le Koweït, la Jordanie suivent. Des pays riches, hyperdésertiques, achètent à la Tunisie des fruits produits avec une eau que la Tunisie rationne à ses propres citoyens. C’est une inversion morale et économique totale : le pays pauvre en eau subventionne l’alimentation fraîche du pays riche en capital.

On nous répondra, comme toujours, par l’argument des devises. La Tunisie a besoin d’exporter, dit-on, pour faire entrer des dinars et soutenir sa balance commerciale. Mais que valent 148 millions de dinars lorsque le coût réel de l’eau n’est jamais comptabilisé ?

Que valent-ils face à la salinisation des sols, à l’effondrement des nappes, à l’augmentation du coût futur de l’eau potable, aux investissements colossaux qu’il faudra engager pour dessaler, pomper plus profond, réparer l’irréparable ? Ce modèle ne crée pas de richesse, il anticipe la pénurie.

Pire encore, les signaux agricoles sont déjà au rouge. La production de grenades recule de 11,6 %, celle du raisin de 12,8 %. Le rendement marginal de l’eau s’effondre. Il faut toujours plus d’eau pour produire moins. Continuer à exporter dans ces conditions relève moins de la stratégie que de l’acharnement. On presse un citron déjà sec, et l’on se félicite de quelques gouttes.

L’ouverture de nouveaux marchés, comme l’Inde, Singapour, la Norvège ou le Canada, est présentée comme une diversification audacieuse. En réalité, c’est une fuite en avant. Exporter des myrtilles tunisiennes à l’autre bout du monde, avec une empreinte hydrique et logistique élevée, dans un pays qui coupe l’eau à ses citoyens, est une absurdité économique maquillée en succès diplomatique. On célèbre l’accès à des marchés lointains pendant que l’eau devient un luxe domestique.

Une pastèque exportée n’est pas un fruit, c’est une nappe phréatique entamée. Une caisse de grenades expédiée n’est pas une réussite, c’est une facture reportée.

À ce rythme, la Tunisie ne sera bientôt plus compétitive ni en fruits, ni en eau. Elle aura simplement appris à transformer sa pénurie en marchandise, jusqu’à épuisement total. Et le jour où l’eau manquera vraiment, les marchés européens et du Golfe trouveront d’autres fournisseurs. La Tunisie, elle, restera avec ses barrages vides, ses sols salinisés et ses communiqués de victoire devenus illisibles.

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