1er Mai en Tunisie : l’UGTT, grand absent d’une fête qu’elle a cessé de mériter
Moktar Lamari, Ph.D, E4T
Le 1er mai est censé être la fête du travail. En Tunisie, cette année, c’est surtout la fête de l’absence. Absence de l’UGTT dans les rues, absence dans les médias, absence dans le débat public, absence dans la conscience collective d’un pays qui traversait pourtant, il y a encore dix ans, ses journées syndicales comme des moments de souveraineté populaire.
Grandeur et décadence
La centrale syndicale qui a co-signé le dialogue national ayant valu au quartet tunisien le Prix Nobel de la Paix en 2015 est aujourd’hui réduite à regarder passer le défilé depuis les coulisses — quand elle se donne même la peine de regarder. Ce n’est pas un accident conjoncturel. C’est l’aboutissement logique d’une décennie de corruption assumée, de malversations impunies et de trahisons répétées envers les travailleurs au nom desquels elle prétend encore parler.
Le symbole de cette déchéance est arrivé il y a quarante-huit heures, avec une brutalité bureaucratique qui vaut tous les discours. Le gouvernement tunisien a annoncé une hausse salariale moyenne de 5% dans la fonction publique — une décision qui, dans tout pays doté d’un syndicalisme vivant, aurait donné lieu à des semaines de négociations, de contre-propositions, de bras de fer médiatisé et de signature solennelle en présence des partenaires sociaux. Ici, rien de tout cela.
Le gouvernement a tranché seul, communiqué seul, et n’a pas jugé utile — même par courtoisie diplomatique, même par respect du calendrier symbolique du 1er mai — de mentionner l’UGTT, de la consulter, ou de la saluer. Silence radio. L’organisation syndicale la plus puissante d’Afrique du Nord il y a une décennie n’a même plus droit à une mention protocolaire dans un communiqué gouvernemental sur les salaires. On n’écarte pas quelqu’un qu’on craint. On ignore quelqu’un qu’on méprise.
Pourquoi en est-on arrivé là ?
Parce que les faits sont têtus, et que les Tunisiens ont bonne mémoire. À Tunisair, les syndicats ont transformé la compagnie nationale en terrain de jeu corporatiste, organisant des grèves sauvages pour protéger des effectifs pléthoriques, des avantages en nature indéfendables et des recrutements politiques déguisés en droits acquis — pendant que la compagnie accumulait les déficits et perdait ses créneaux aéroportuaires.
À la Compagnie des Phosphates de Gafsa, le syndicalisme a servi de couverture à des pratiques de recrutement tribal et clientéliste qui ont fait passer la masse salariale avant la production, transformant une entreprise minière en bureau de placement régional pendant que la compagnie coulait lentement.
Dans le secteur du transport, des responsables syndicaux ont monnayé leur silence sur des conditions de travail dégradées en échange d’avantages personnels — véhicules de fonction, logements, affectations — pendant que les chauffeurs continuaient de rouler avec des bus en fin de vie.
Et le cas le plus révoltant, le plus indefendable, le plus symboliquement destructeur pour le mouvement syndical : la rétention des notes des élèves par des enseignants syndiqués, prenant en otage des enfants et des familles pour des revendications catégorielles. Il n’existe pas de trahison plus grave pour un mouvement qui se réclame du progrès social que d’utiliser l’avenir d’un enfant comme monnaie de négociation.
La corruption et la corrosion des valeurs
Ce n’est pas le syndicalisme qui a fait ces choses. C’est la corruption qui a colonisé le syndicalisme et qui l’a vidé de son contenu jusqu’à ne laisser qu’une coquille institutionnelle — avec ses locaux, ses budgets, ses cotisations, ses congrès — mais sans âme, sans projet, sans légitimité morale.
Le renouvellement du bureau exécutif, survenu récemment dans un entre-soi de militants vieillis, n’a rien changé à cette réalité. On ne renouvelle pas une institution en changeant de visages quand les pratiques demeurent intactes.
Que signifie stratégiquement une société sans syndicalisme crédible ? La réponse est grave. Un marché du travail sans contre-pouvoir syndical effectif, c’est un marché où le rapport de force penche structurellement du côté du capital et de l’État employeur.
C’est un marché où les inégalités salariales s’approfondissent sans mécanisme de correction collective. C’est un marché où le travailleur précaire, l’intérimaire, l’informel — qui représente près de 40% de l’emploi tunisien — n’a personne pour porter sa voix.
Se débarrasse de ce syndicalisme contreproductif
L’absence de l’UGTT ne profite pas aux travailleurs tunisiens. Elle profite aux employeurs qui n’ont plus à négocier, aux politiques qui n’ont plus à consulter, et aux réformateurs qui n’ont plus d’interlocuteur pour faire passer des ajustements douloureux avec un minimum de consensus social. Une société sans syndicalisme n’est pas une société libérée du syndicat. C’est une société privée d’un amortisseur essentiel entre l’économie et la justice sociale.
Il faut donc un nouveau syndicalisme tunisien. Non pas une réforme cosmétique, mais une refondation en profondeur, adossée à cinq conditions de succès non négociables.
- Première condition : la transparence financière absolue. Les comptes de l’UGTT et de ses fédérations doivent être publiés annuellement, audités par des cabinets indépendants, et accessibles à tout adhérent. Pas de syndicalisme crédible sans comptabilité publique.
- Deuxième condition : l’abandon du syndicalisme de rente au profit du syndicalisme de productivité. Un syndicat moderne ne négocie pas seulement des hausses de salaires nominales. Il négocie des conditions d’amélioration de la productivité, de formation continue, de partage des gains d’efficacité. Il devient un partenaire de la performance économique, pas un frein à la compétitivité.
- Troisième condition : la représentation effective des travailleurs informels et précaires. L’UGTT a historiquement protégé les fonctionnaires et les salariés du secteur formel en ignorant superbement les deux millions de Tunisiens qui travaillent sans contrat, sans couverture sociale, sans filet. Un nouveau syndicalisme doit aller vers ces travailleurs invisibles, pas rester dans les couloirs climatisés des administrations centrales.
- Quatrième condition : l’indépendance réelle vis-à-vis des partis politiques. Depuis la révolution de 2011, l’UGTT a successivement flirté avec Ennahdha, avec Nidaa Tounes, avec divers courants présidentiels — perdant à chaque fois un peu plus de son autonomie et de sa crédibilité. Un syndicat qui choisit un camp politique cesse d’être un syndicat. Il devient une courroie de transmission.
- Cinquième condition : la formation rigoureuse des militants. Négocier des contrats collectifs, comprendre un bilan d’entreprise, analyser une grille salariale en termes de coût réel du travail, évaluer l’impact d’une grève sur la compétitivité sectorielle — cela s’apprend.
Les délégués syndicaux tunisiens de demain doivent être formés en économie du travail, en droit social comparé, en gestion des conflits. Le militantisme ne suffit plus. Il faut la compétence. En plus de l’intégrité.
L’UGTT a été détruite par ses militants
Alors, conclusion dure ? Elle s’impose d’elle-même. L’UGTT n’a pas été détruite par ses ennemis. Elle a été détruite par ses propres dirigeants, qui ont confondu la centrale avec leur patrimoine personnel, le mandat syndical avec un privilège de caste, et la négociation collective avec un marché de dupes.
Le 1er mai 2026, pendant que les travailleurs tunisiens absorbent une hausse de 5% décidée sans eux, l’UGTT devrait être dans la rue — non pas pour revendiquer, mais pour s’excuser.
Un mea culpa public, solennel, chiffré dans ses aveux. Et quatre réformes structurelles internes sans lesquelles aucun renouveau n’est crédible :
-Premièrement, l’instauration d’un mandat unique non renouvelable pour tous les postes de direction, pour casser les féodalités ;
- Deuxièmement, la création d’un tribunal interne d’éthique, indépendant des instances dirigeantes, avec pouvoir de suspension et d’exclusion ;
-Troisièmement, l’interdiction formelle du cumul entre mandat syndical et avantages matériels liés à l’employeur — fin des voitures, des logements, des détachements permanents sans contrepartie mesurable ;
-Quatrièmement, l’ouverture d’un processus constituant interne associant les adhérents de base — et non les seuls appareils — à la rédaction d’une nouvelle charte éthique et programmatique.
Sans cela, le prochain 1er mai ressemblera à celui-ci : une fête du travail sans travailleur syndiqué qui y croit encore. Et c’est une défaite que la Tunisie, dans l’état de fragilité sociale où elle se trouve, ne peut pas se permettre.
Le 1er mai est censé être la fête du travail. En Tunisie, cette année, c’est surtout la fête de l’absence. Absence de l’UGTT dans les rues, absence dans les médias, absence dans le débat public, absence dans la conscience collective d’un pays qui traversait pourtant, il y a encore dix ans, ses journées syndicales comme des moments de souveraineté populaire.
Grandeur et décadence
La centrale syndicale qui a co-signé le dialogue national ayant valu au quartet tunisien le Prix Nobel de la Paix en 2015 est aujourd’hui réduite à regarder passer le défilé depuis les coulisses — quand elle se donne même la peine de regarder. Ce n’est pas un accident conjoncturel. C’est l’aboutissement logique d’une décennie de corruption assumée, de malversations impunies et de trahisons répétées envers les travailleurs au nom desquels elle prétend encore parler.Le symbole de cette déchéance est arrivé il y a quarante-huit heures, avec une brutalité bureaucratique qui vaut tous les discours. Le gouvernement tunisien a annoncé une hausse salariale moyenne de 5% dans la fonction publique — une décision qui, dans tout pays doté d’un syndicalisme vivant, aurait donné lieu à des semaines de négociations, de contre-propositions, de bras de fer médiatisé et de signature solennelle en présence des partenaires sociaux. Ici, rien de tout cela.
Le gouvernement a tranché seul, communiqué seul, et n’a pas jugé utile — même par courtoisie diplomatique, même par respect du calendrier symbolique du 1er mai — de mentionner l’UGTT, de la consulter, ou de la saluer. Silence radio. L’organisation syndicale la plus puissante d’Afrique du Nord il y a une décennie n’a même plus droit à une mention protocolaire dans un communiqué gouvernemental sur les salaires. On n’écarte pas quelqu’un qu’on craint. On ignore quelqu’un qu’on méprise.
Pourquoi en est-on arrivé là ?
Parce que les faits sont têtus, et que les Tunisiens ont bonne mémoire. À Tunisair, les syndicats ont transformé la compagnie nationale en terrain de jeu corporatiste, organisant des grèves sauvages pour protéger des effectifs pléthoriques, des avantages en nature indéfendables et des recrutements politiques déguisés en droits acquis — pendant que la compagnie accumulait les déficits et perdait ses créneaux aéroportuaires.À la Compagnie des Phosphates de Gafsa, le syndicalisme a servi de couverture à des pratiques de recrutement tribal et clientéliste qui ont fait passer la masse salariale avant la production, transformant une entreprise minière en bureau de placement régional pendant que la compagnie coulait lentement.
Dans le secteur du transport, des responsables syndicaux ont monnayé leur silence sur des conditions de travail dégradées en échange d’avantages personnels — véhicules de fonction, logements, affectations — pendant que les chauffeurs continuaient de rouler avec des bus en fin de vie.
Et le cas le plus révoltant, le plus indefendable, le plus symboliquement destructeur pour le mouvement syndical : la rétention des notes des élèves par des enseignants syndiqués, prenant en otage des enfants et des familles pour des revendications catégorielles. Il n’existe pas de trahison plus grave pour un mouvement qui se réclame du progrès social que d’utiliser l’avenir d’un enfant comme monnaie de négociation.
La corruption et la corrosion des valeurs
Ce n’est pas le syndicalisme qui a fait ces choses. C’est la corruption qui a colonisé le syndicalisme et qui l’a vidé de son contenu jusqu’à ne laisser qu’une coquille institutionnelle — avec ses locaux, ses budgets, ses cotisations, ses congrès — mais sans âme, sans projet, sans légitimité morale.Le renouvellement du bureau exécutif, survenu récemment dans un entre-soi de militants vieillis, n’a rien changé à cette réalité. On ne renouvelle pas une institution en changeant de visages quand les pratiques demeurent intactes.
Que signifie stratégiquement une société sans syndicalisme crédible ? La réponse est grave. Un marché du travail sans contre-pouvoir syndical effectif, c’est un marché où le rapport de force penche structurellement du côté du capital et de l’État employeur.
C’est un marché où les inégalités salariales s’approfondissent sans mécanisme de correction collective. C’est un marché où le travailleur précaire, l’intérimaire, l’informel — qui représente près de 40% de l’emploi tunisien — n’a personne pour porter sa voix.
Se débarrasse de ce syndicalisme contreproductif
L’absence de l’UGTT ne profite pas aux travailleurs tunisiens. Elle profite aux employeurs qui n’ont plus à négocier, aux politiques qui n’ont plus à consulter, et aux réformateurs qui n’ont plus d’interlocuteur pour faire passer des ajustements douloureux avec un minimum de consensus social. Une société sans syndicalisme n’est pas une société libérée du syndicat. C’est une société privée d’un amortisseur essentiel entre l’économie et la justice sociale.Il faut donc un nouveau syndicalisme tunisien. Non pas une réforme cosmétique, mais une refondation en profondeur, adossée à cinq conditions de succès non négociables.
- Première condition : la transparence financière absolue. Les comptes de l’UGTT et de ses fédérations doivent être publiés annuellement, audités par des cabinets indépendants, et accessibles à tout adhérent. Pas de syndicalisme crédible sans comptabilité publique.
- Deuxième condition : l’abandon du syndicalisme de rente au profit du syndicalisme de productivité. Un syndicat moderne ne négocie pas seulement des hausses de salaires nominales. Il négocie des conditions d’amélioration de la productivité, de formation continue, de partage des gains d’efficacité. Il devient un partenaire de la performance économique, pas un frein à la compétitivité.
- Troisième condition : la représentation effective des travailleurs informels et précaires. L’UGTT a historiquement protégé les fonctionnaires et les salariés du secteur formel en ignorant superbement les deux millions de Tunisiens qui travaillent sans contrat, sans couverture sociale, sans filet. Un nouveau syndicalisme doit aller vers ces travailleurs invisibles, pas rester dans les couloirs climatisés des administrations centrales.
- Quatrième condition : l’indépendance réelle vis-à-vis des partis politiques. Depuis la révolution de 2011, l’UGTT a successivement flirté avec Ennahdha, avec Nidaa Tounes, avec divers courants présidentiels — perdant à chaque fois un peu plus de son autonomie et de sa crédibilité. Un syndicat qui choisit un camp politique cesse d’être un syndicat. Il devient une courroie de transmission.
- Cinquième condition : la formation rigoureuse des militants. Négocier des contrats collectifs, comprendre un bilan d’entreprise, analyser une grille salariale en termes de coût réel du travail, évaluer l’impact d’une grève sur la compétitivité sectorielle — cela s’apprend.
Les délégués syndicaux tunisiens de demain doivent être formés en économie du travail, en droit social comparé, en gestion des conflits. Le militantisme ne suffit plus. Il faut la compétence. En plus de l’intégrité.
L’UGTT a été détruite par ses militants
Alors, conclusion dure ? Elle s’impose d’elle-même. L’UGTT n’a pas été détruite par ses ennemis. Elle a été détruite par ses propres dirigeants, qui ont confondu la centrale avec leur patrimoine personnel, le mandat syndical avec un privilège de caste, et la négociation collective avec un marché de dupes.Le 1er mai 2026, pendant que les travailleurs tunisiens absorbent une hausse de 5% décidée sans eux, l’UGTT devrait être dans la rue — non pas pour revendiquer, mais pour s’excuser.
Un mea culpa public, solennel, chiffré dans ses aveux. Et quatre réformes structurelles internes sans lesquelles aucun renouveau n’est crédible :
-Premièrement, l’instauration d’un mandat unique non renouvelable pour tous les postes de direction, pour casser les féodalités ;
- Deuxièmement, la création d’un tribunal interne d’éthique, indépendant des instances dirigeantes, avec pouvoir de suspension et d’exclusion ;
-Troisièmement, l’interdiction formelle du cumul entre mandat syndical et avantages matériels liés à l’employeur — fin des voitures, des logements, des détachements permanents sans contrepartie mesurable ;
-Quatrièmement, l’ouverture d’un processus constituant interne associant les adhérents de base — et non les seuls appareils — à la rédaction d’une nouvelle charte éthique et programmatique.
Sans cela, le prochain 1er mai ressemblera à celui-ci : une fête du travail sans travailleur syndiqué qui y croit encore. Et c’est une défaite que la Tunisie, dans l’état de fragilité sociale où elle se trouve, ne peut pas se permettre.




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