Tunisie : moins de mariages, moins de bébés et plus d’"union-libre"
Moktar Lamari, Ph.D, E4T
C’est une révolution silencieuse, mais elle se lit en chiffres bruts, presque froids. Entre 2019 et 2023, la Tunisie a vu fondre ses mariages de 12,2 %, ses naissances d’environ 31 %, pendant que les divorces, eux, faisaient le yoyo avant de repartir à la hausse. L’INS produit des chiffres incroyables sur la mue de la vie en ménage…
Une équation démographique qui ne dit pas seulement quelque chose de l’économie : elle raconte aussi une mutation intime, culturelle, presque existentielle.
Car derrière ces statistiques, il y a une réalité plus subtile — et parfois ironique : les Tunisiens font moins d’enfants… mais pas forcément moins de rencontres et de vie en couple libre.
Récession relationnelle
Commençons par le constat. En 2019, plus de 83 000 unions étaient célébrées. Quatre ans plus tard, elles ne sont plus que 72 953. La pandémie est passée par là, certes, avec un effondrement spectaculaire en 2020 (-21 %), mais la reprise n’a jamais totalement compensé.
Le mariage, autrefois rite de passage quasi obligatoire, devient un horizon différé, parfois évité, souvent redéfini.
Même logique du côté des naissances : une chute vertigineuse d’environ 31 % pour les garçons comme pour les filles. Moins de couples, donc moins d’enfants. Mais aussi, sans doute, moins de projections dans l’avenir.
Faire un enfant dans une économie chancelante, où le logement est hors de portée pour beaucoup de jeunes, relève presque du luxe — ou de l’acte de foi.
Car il faut le dire sans détour : en Tunisie aujourd’hui, aimer coûte cher. Se loger seul est difficile, se loger à deux relève parfois de l’exploit. Résultat : le couple cohabitant devient une équation économique avant d’être romantique. Et quand l’équation ne tient pas, on reporte, on temporise… ou on invente autre chose.
C’est ici que la Tunisie rejoint une tendance mondiale que certains appellent déjà la “récession relationnelle”. Moins de couples stables, plus de célibataires — par choix ou par contrainte.
Diversification et situationships
Et surtout, une diversification des formes de relations : flirt, “sex friend”, relations non exclusives, ou ce que les jeunes appellent ailleurs des “situationships”, ces relations floues qui ne débouchent ni sur mariage ni sur projet commun.
Dans ce nouveau paysage, le célibat change de statut. Il n’est plus seulement subi ; il peut être revendiqué. Comme ce Gaëtan londonien qui refuse d’être “avec quelqu’un pour être avec quelqu’un”, ou cette Isis qui, après avoir souffert de sa solitude, apprend à en faire un espace de sérénité. Transposez ces trajectoires à Tunis, Sfax ou Sousse, et vous obtenez une génération tiraillée entre désir d’autonomie et contraintes matérielles.
Mais attention à ne pas caricaturer : la Tunisie ne devient pas une société libertine (ou libertaire) du jour au lendemain. Les normes sociales restent fortes, parfois pesantes. Pourtant, dans les interstices — réseaux sociaux, espaces urbains, anonymat relatif — émergent de nouvelles pratiques.
La multi-partenance affective ou sexuelle, longtemps marginale ou cachée, devient plus visible. Non pas majoritaire, mais suffisamment présente pour interroger le modèle dominant.
Paradoxalement, cette évolution coexiste avec une précarité accrue. Beaucoup de jeunes célibataires n’ont pas les moyens de vivre seuls, encore moins de construire un foyer. Résultat : une vie affective fragmentée, souvent vécue entre dépendance familiale et aspirations individuelles.
On fait tout, comme si on été marié officiellement
On aime, mais sans toit. On se fréquente, mais sans projet commun. Une sorte de romantisme sous contrainte budgétaire.
Et les femmes, dans tout cela ? Elles jouent un rôle central dans cette transformation. Plus éduquées, plus autonomes, elles ont aussi des attentes plus élevées vis-à-vis du couple. Le mariage n’est plus une nécessité économique ou sociale absolue. Il doit faire sens. Et s’il ne le fait pas, il peut être évité, reporté, ou remplacé par d’autres formes de relations.
Ce changement contribue à une forme de “polarisation” entre hommes et femmes, observée ailleurs : d’un côté, des femmes plus exigeantes, de l’autre, des hommes parfois déstabilisés par ces nouvelles قواعد du jeu amoureux. Le résultat ? Moins de couples durables, plus de relations transitoires.
Faut-il s’en inquiéter ?
Pas forcément. Car cette transition peut aussi être l’expression d’une société en mutation, où l’individu prend le pas sur la norme. Le problème, en Tunisie, est que cette évolution culturelle se heurte à une réalité économique brutale.
Ailleurs, on choisit de vivre seul ; ici, on y est souvent contraint.
Au final, la Tunisie entre dans une ère où le mariage n’est plus automatique, où la parentalité devient un projet réfléchi — parfois trop — et où les relations se multiplient sans forcément se stabiliser. Moins d’alliances, moins de berceaux… mais peut-être plus d’expérimentations.
Dans ces tendances lourdes d’occidentalisation des mœurs, les femmes sortent plus sur le marché du travail, pour gagner un salaire et acheter ainsi plus de liberté et de consommation.
Reste une question, mi-sérieuse, mi-ironique : la Tunisie est-elle en train de passer du mariage à la “mise à jour relationnelle” permanente ? Une chose est sûre : Cupidon (figure centrale de la mythologie romaine et fils de Vénus et Mars, est le dieu de l'Amour, souvent représenté comme un enfant ailé avec un arc et des flèches qui inspirent le désir), lui aussi, semble avoir pris un coup d’inflation.
C’est une révolution silencieuse, mais elle se lit en chiffres bruts, presque froids. Entre 2019 et 2023, la Tunisie a vu fondre ses mariages de 12,2 %, ses naissances d’environ 31 %, pendant que les divorces, eux, faisaient le yoyo avant de repartir à la hausse. L’INS produit des chiffres incroyables sur la mue de la vie en ménage…
Une équation démographique qui ne dit pas seulement quelque chose de l’économie : elle raconte aussi une mutation intime, culturelle, presque existentielle.
Car derrière ces statistiques, il y a une réalité plus subtile — et parfois ironique : les Tunisiens font moins d’enfants… mais pas forcément moins de rencontres et de vie en couple libre.
Récession relationnelle
Commençons par le constat. En 2019, plus de 83 000 unions étaient célébrées. Quatre ans plus tard, elles ne sont plus que 72 953. La pandémie est passée par là, certes, avec un effondrement spectaculaire en 2020 (-21 %), mais la reprise n’a jamais totalement compensé.Le mariage, autrefois rite de passage quasi obligatoire, devient un horizon différé, parfois évité, souvent redéfini.
Même logique du côté des naissances : une chute vertigineuse d’environ 31 % pour les garçons comme pour les filles. Moins de couples, donc moins d’enfants. Mais aussi, sans doute, moins de projections dans l’avenir.
Faire un enfant dans une économie chancelante, où le logement est hors de portée pour beaucoup de jeunes, relève presque du luxe — ou de l’acte de foi.
Car il faut le dire sans détour : en Tunisie aujourd’hui, aimer coûte cher. Se loger seul est difficile, se loger à deux relève parfois de l’exploit. Résultat : le couple cohabitant devient une équation économique avant d’être romantique. Et quand l’équation ne tient pas, on reporte, on temporise… ou on invente autre chose.
C’est ici que la Tunisie rejoint une tendance mondiale que certains appellent déjà la “récession relationnelle”. Moins de couples stables, plus de célibataires — par choix ou par contrainte.
Diversification et situationships
Et surtout, une diversification des formes de relations : flirt, “sex friend”, relations non exclusives, ou ce que les jeunes appellent ailleurs des “situationships”, ces relations floues qui ne débouchent ni sur mariage ni sur projet commun.Dans ce nouveau paysage, le célibat change de statut. Il n’est plus seulement subi ; il peut être revendiqué. Comme ce Gaëtan londonien qui refuse d’être “avec quelqu’un pour être avec quelqu’un”, ou cette Isis qui, après avoir souffert de sa solitude, apprend à en faire un espace de sérénité. Transposez ces trajectoires à Tunis, Sfax ou Sousse, et vous obtenez une génération tiraillée entre désir d’autonomie et contraintes matérielles.
Mais attention à ne pas caricaturer : la Tunisie ne devient pas une société libertine (ou libertaire) du jour au lendemain. Les normes sociales restent fortes, parfois pesantes. Pourtant, dans les interstices — réseaux sociaux, espaces urbains, anonymat relatif — émergent de nouvelles pratiques.
La multi-partenance affective ou sexuelle, longtemps marginale ou cachée, devient plus visible. Non pas majoritaire, mais suffisamment présente pour interroger le modèle dominant.
Paradoxalement, cette évolution coexiste avec une précarité accrue. Beaucoup de jeunes célibataires n’ont pas les moyens de vivre seuls, encore moins de construire un foyer. Résultat : une vie affective fragmentée, souvent vécue entre dépendance familiale et aspirations individuelles.
On fait tout, comme si on été marié officiellement
On aime, mais sans toit. On se fréquente, mais sans projet commun. Une sorte de romantisme sous contrainte budgétaire.Et les femmes, dans tout cela ? Elles jouent un rôle central dans cette transformation. Plus éduquées, plus autonomes, elles ont aussi des attentes plus élevées vis-à-vis du couple. Le mariage n’est plus une nécessité économique ou sociale absolue. Il doit faire sens. Et s’il ne le fait pas, il peut être évité, reporté, ou remplacé par d’autres formes de relations.
Ce changement contribue à une forme de “polarisation” entre hommes et femmes, observée ailleurs : d’un côté, des femmes plus exigeantes, de l’autre, des hommes parfois déstabilisés par ces nouvelles قواعد du jeu amoureux. Le résultat ? Moins de couples durables, plus de relations transitoires.
Faut-il s’en inquiéter ?
Pas forcément. Car cette transition peut aussi être l’expression d’une société en mutation, où l’individu prend le pas sur la norme. Le problème, en Tunisie, est que cette évolution culturelle se heurte à une réalité économique brutale.Ailleurs, on choisit de vivre seul ; ici, on y est souvent contraint.
Au final, la Tunisie entre dans une ère où le mariage n’est plus automatique, où la parentalité devient un projet réfléchi — parfois trop — et où les relations se multiplient sans forcément se stabiliser. Moins d’alliances, moins de berceaux… mais peut-être plus d’expérimentations.
Dans ces tendances lourdes d’occidentalisation des mœurs, les femmes sortent plus sur le marché du travail, pour gagner un salaire et acheter ainsi plus de liberté et de consommation.
Reste une question, mi-sérieuse, mi-ironique : la Tunisie est-elle en train de passer du mariage à la “mise à jour relationnelle” permanente ? Une chose est sûre : Cupidon (figure centrale de la mythologie romaine et fils de Vénus et Mars, est le dieu de l'Amour, souvent représenté comme un enfant ailé avec un arc et des flèches qui inspirent le désir), lui aussi, semble avoir pris un coup d’inflation.




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