La « rupture du 25 juillet 2021 en Tunisie » : Quel bilan 4 ans après ?

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Moktar Lamari, Ph.D.

Economics for Tunisia, E4T





Le 25 juillet 2021, une date déjà bien ancrée dans l’histoire politique de la Tunisie post 2011. Entre 2011 et 2020, ces dix ans de « transition démocratique » ont ruiné la Tunisie et tout fait pour pactiser avec la violence au point de perdre la confiance des Tunisiens.

Ce jour-là, il y a 4 ans jour pour jour, le président Kaïs Saïed annonce la suspension du Parlement, le limogeage du premier ministre Hichem Mechichi, et la prise en main de tous les leviers du pouvoir.

Quatre années plus tard, le paysage institutionnel tunisien est profondément transformé. Ce qui fut présenté comme une réponse à une crise systémique est devenue un tournant durable vers un modèle présidentiel hyperconcentré, suscitant autant d’adhésion que d’inquiétudes.

Une rupture constitutionnelle assumée

La « décennie noire », des gouvernements islamistes et alliés du post-2011, a mis l’économie à genoux. Elle a aussi détricoté les institutions mises en place progressivement par la Tunisie sous Bourguiba, pour rendre la Tunisie simplement ingouvernable, incapable de se réformer et de créer la richesse. Durant cette décennie, les vétos et les blocages sont partout. Trois présidences, et sans compter les contre-pouvoirs qui sont liés. Des gouvernements dont les membres sont nommés par quota et où la France imposait aussi les siens, ATUGES autres. Plus de 800 ministres ont gouverné le pays, avec une durée de vie moyenne des gouvernements de seulement 9 mois.

Durant cette décennie noire, les bagarres au parlement sont filmées en direct par la télévision nationale. Des journalistes et des avocats véreux se remplissent les poches en plein jour, par une corruption endémique encore plus grave que celle générée sous la présidence de Ben Ali et famille des Trabelsia, entre 1987 et 2011.

Les alliances créées par les Islamistes ont généralisé le délitement de l’État, l’endettement du pays et pactisé avec le terrorisme religieux.

À l’été 2021, la tension avait atteint son pic. La Tunisie traverse une séquence de blocages institutionnels, de crise économique persistante et de tensions sociales. Une rupture providentielle, une rupture pour retrouver la raison nationale.

Refonte institutionnelle

C’est dans ce climat que Kaïs Saïed invoque l’article 80 de la Constitution pour instaurer un « état d’exception ». Initialement limité à 30 jours, cet état d’exception s’étire. En septembre 2021, le président publie le décret 117, supprimant de facto le Parlement et gouvernant par ordonnances présidentielles.

Cette étape marque le début d’une phase transitoire sans cadre constitutionnel clair. En février 2022, le Conseil supérieur de la magistrature est dissous, avant que 57 juges ne soient révoqués, sur fond d’accusations de corruption ou de collusion avec des mouvements islamistes.

En juillet 2022, une nouvelle Constitution est adoptée par référendum. Avec un taux de participation de 30 % et une large majorité de votes favorables, ce texte consacre une présidentialisation du régime : le chef de l’État y concentre les pouvoirs exécutif et législatif, tandis que le Parlement est relégué à un rôle secondaire.

Une recomposition des pouvoirs

La nouvelle architecture institutionnelle modifie profondément l’équilibre instauré par la Constitution de 2014. Le Parlement élu en décembre 2022, avec une participation historiquement faible de 11,2 %, ne dispose plus d’un réel pouvoir de contrôle.

Le gouvernement n’est plus responsable devant les députés, et le président peut nommer et révoquer les ministres à sa convenance.

Sur le plan judiciaire, la réforme du Conseil supérieur de la magistrature a suscité des critiques de la part de la société civile et des instances internationales. Plusieurs magistrats ont été limogés sans procédure contradictoire, suscitant un débat sur l’indépendance de la justice.

Des lois limitant le financement des ONG et des restrictions sur la liberté d’association ont également été introduites en 2023 et 2024.

Une opposition divisée et noyautée de l’étranger

Le paysage politique tunisien s’est considérablement réduit. De nombreux partis historiques, comme Ennahdha, Attayar ou le Parti destourien libre, boycottent les élections législatives de 2022 et se trouvent progressivement écartés du débat public.

Plusieurs figures de l’opposition, dont Rached Ghannouchi, sont arrêtées ou assignées à résidence, ensuite condamnée à de lourdes peines d’emprisonnement.

Des journalistes, avocats et blogueurs sont poursuivis sur la base de lois sur la cybercriminalité ou la sécurité nationale. Beaucoup de ceux-ci sont noyautés par l’étranger et d’autres sont allés jusqu’à appeler la France à intervenir militairement en Tunisie pour changer les choses en Tunisie.

Si ces mesures sont justifiées par le président au nom de la lutte contre la corruption ou les “complotistes”, elles soulèvent des préoccupations sur le recul des libertés fondamentales. Plusieurs ONG, à l’instar de Human Rights Watch ou Amnesty International, évoquent une “fermeture progressive de l’espace civique”.

Une économie toujours paralysée

Au-delà des considérations institutionnelles, la situation économique reste l’un des principaux défis du pays. Le taux de chômage avoisine 15 %, l’inflation reste élevée (autour de 6 à 9 % selon les périodes), et les disparités régionales persistent et se creusent de jour en jour.

La Tunisie peine à conclure un accord avec le Fonds monétaire international, en raison du refus du président de s’engager dans les réformes structurelles demandées, notamment la levée des subventions ou la réduction de la masse salariale publique.

Le budget 2025 prévoit un recours massif à l’endettement intérieur et une hausse des impôts sur les classes moyennes et les petites entreprises. Les tensions sociales se sont multipliées : grèves dans les transports, mouvements syndicaux, protestations dans les régions du centre-ouest.

En parallèle, l’investissement étranger reste timide, affecté par l’incertitude politique et les difficultés administratives. Le dinar tunisien s’est apprécié de 10% face au dollar. Et s’est stabilisé face à l’euro.

La croissance économique est restée asthénique, plutôt très faible aux alentours de 1,5%,-2%, après avoir été en moyenne proche du zéro durant la décennie 2010.

La politique monétaire maintient une approche restrictive ultra-orthodoxe, plafonnant le taux directeur, au point d’étouffer l’investissement et vampiriser la croissance. Rien ou presque n’a été fait à ce sujet. Que des intentions et des promesses. Les taux d’intérêt sont encore usuraires, face à une économie paralysée. Les banques prospèrent, mais pas l’économie publique.

Les banques prêtent à des taux moyens de 13%, alors que la moyenne du rendement des PME ne dépasse guère les 4%.

Une inflation importée sévit et pénalise le pouvoir d’achat des couches modestes et fait augmenter de manière continue la pauvreté. L’inflation est devenue une sorte de taxe qui pénalise les salariés et les couches sociales modestes.

Rien n’a été fait de concluant pour résorber le chômage durable de quelques 700 000 à la recherche d’emplois. Plus de 70 000 nouveaux diplômés arrivent sur le marché annuellement, pour s’inscrire au chômage ou chercheur un emploi à l’étranger.

Services publics en délitement

Il faut dire que les biens publics (santé, transport, éducation) ont été longtemps négligés depuis l’ère de la dictature de Ben Ali. Les infrastructures craquent et se craquellent à vue d’œil. Les ruines des immeubles et bâtiments sont partout, et les services aux contribuables sont au plus bas.

Les murs des écoles s’écroulent, les hôpitaux sont dans un état lamentable. Les équipements des universités sont simplement désuets, bibliothèques sans ressources, laboratoires sans logiciels à la pointe, sans ordinateurs récents et payants.

Le transport public tourne à peine avec les bus amortis donnés par la France, les trains ne sont plus sécuritaires et les pannes fréquentes.

Les coupures d’eau et d’électricité se multiplient, chaque été, le drame est amplifié d’un cran, au grand désarroi des citoyens, des industriels…des touristes. Il faut de l’argent frais pour investir dans ces infrastructures, cet argent est simplement manquant.

Une popularité en demi-teinte

L’aura de Kaïs Saïed, portée par le mouvement du 25 juillet et véhiculée par une promesse de renouvellement moral et politique, demeure reluisante auprès d’une large frange de la population, notamment dans les zones rurales. Une large majorité de Tunisiens voient encore en lui un rempart contre l’ancien système partisan et une figure de probité.

Son action vigoureuse contre la corruption est salutaire et est saluée par tous. La corruption et les lobbys liés ont replié et le combat n’est encore qu’à ses débuts. Beaucoup reste à faire, tellement la corruption a infiltré tous les secteurs : des entreprises, des médias, des fonctionnaires, des plus riches aux plus pauvres.

Cependant, la frustration monte face à l’absence de résultats économiques tangibles, au recul des libertés et au sentiment d’isolement du pays sur la scène internationale.

Les sondages récents, bien que peu transparents, montrent une popularité instable. L’opposition, demeure divisée et affaiblie, sans candidat unificateur ni stratégie claire. Ces élites sont en majorité peu crédibles et peu fiables.

On reproche à cette période de 4 ans, un excès de juridisme et une superposition de lois et décrets qui ne changent pas beaucoup les choses sur le terrain économique.

Et c’est bien là que le bât blesse. Les ressentiments se multiplient et la Tunisie se vide de ses élites, l’émigration devient la seule option pour des dizaines de milliers de jeunes diplômés et hautement qualifiés. Médecins, ingénieurs et professeurs cherchent des solutions à l’étranger, pour émigration durable ou de courte durée.

La répression de la fraude a fait reculer la corruption, et a même permis de réduire les prix et les pénuries. Des résultats rassurants ont été obtenus sur ce plan.

Un avenir institutionnel incertain

La trajectoire engagée depuis le 25 juillet 2021 marque une rupture avec l’expérience de transition démocratique entamée, par l’ère des Islamistes de Gannouchi, après la révolution de 2011.

Pour certains, il s’agit d’une tentative de recentralisation autoritaire face à un système bloqué et dévoyé par les Islamistes et leurs alliés de circonstance. Pour d’autres, c’est une dérive préoccupante vers un régime présidentiel fort.

Alors que la Tunisie entre dans une nouvelle phase marquée par une légère reprise de l’activité économique, les questions clés demeurent ouvertes : le pluralisme pourra-t-il se réexprimer ? Un cadre de gouvernance plus inclusif est-il encore envisageable ? Le pays pourra-t-il réconcilier stabilité politique et exigences démocratiques dans un contexte socio-économique difficile ?

Et surtout à quand les réformes économiques tant attendues?

What next…

À quatre ans du « coup » du 25 juillet 2021, le bilan reste contrasté, mi-figue, mi-raisin.

Si Kaïs Saïed a redessiné les institutions à son image et affirmé une forme d’autorité présidentielle, les résultats économiques se font attendre et la scène politique est plus fermée qu’à aucun autre moment depuis la révolution.

L’État a progressivement repris sa stature et la sécurité est de retour. Les abus policiers et judiciaires sont dans une large mesure résorbés, améliorant la sécurité et la loyauté à l’État.

La Tunisie se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins. Il faut dire que le contexte international impose encore plus de défis à relever par la Tunisie. Les chances de réussite passent toutes par la reprise économique, la relance de l’investissement et de l’emploi. Le sens du travail et la confiance des acteurs doivent être restaurés en priorité.

Sans quoi, point de salut, l’instabilité ne peut que s’incruster durablement.


Moktar Lamari, Ph.D.

Professeur à l’ENAP, Réseau de l’Université du Québec, Canada

Directeur de SINERGI, Centre de recherche sur les Statistiques, Indicateurs, Évaluations des Résultats de Gouvenance institutionnelle

Subventionné par le CRSH-Canada (Conseil de Recherche en Sciences humaines), Connexion-Savoir-Partenariat

Subventionné par le FRQ-Québec (Fonds de Recherche du Québec), Actions concertées et Gouvernement du Québec


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